Sinéad Gleeson signe un essai avec pour point de départ son corps. Cet essai s’étend peu à peu au corps féminin en général. Elle fait résonner les luttes féminines et féministes à travers le prisme du corps.

Lorsqu’elle est adolescente, on diagnostique une forme d’arthrite assez sévère dans la hanche de Sinéad Gleeson. S’ensuit une série d’opérations et de réparations. L’auteure formule dans cet essai ce qu’est sa douleur aussi bien que la douleur d’être. Ce n’est pas qu’une biographie mais bien une analyse de la société, de la douleur, de la vie. Elle traite de la maladie, de l’amour, de la maternité comme du deuil.

Le corps à l’épreuve

Sinéad Gleeson nous parle du corps, celui qui endure et celui qui porte. Elle parle de sa souffrance, durant son adolescence, de ces morceaux de métaux qui la composent, qui la supportent et qui parfois cèdent. Quand elle devient mère, durant sa grossesse et ses accouchements, lorsque sa hanche rafistolée vole en éclats. Ces constellations qui tiennent entre elles les morceaux du corps de l’auteure. C’est aussi le corps des autres qu’elle décrit, Frida Kahlo ou bien Cindy Sherman.

« Mon admiration pour Frida Kahlo a toujours été liée à son oeuvre; la transposition de sa vie sur la toile, ses réflexions sur elle-même, sa façon de s’attaquer aux tabous que sont la maladie et le corps féminin. »

C’est lorsqu’il fait défaut qu’on se rend compte à quel point il est important d’en prendre soin, à quel point celui des femmes est mis à défaut. L’auteure raconte son cancer, la manière dont elle a appréhendé sa maladie du sang, celle qui circule dans ses veines. A nouveau, elle fait appel aux corps des autres, aux artistes qui parlent de leur maladie, à la photographe Jo Spence qui réalise un reportage lors de son hospitalisation pour un cancer du sein. C’est la mise en scène de la douleur et de la maladie, celle qu’on doit reconnaître pour saisir la vie.

« Frottis. Si on vous disait qu’on allait introduire / La lune en vous, il est possible / Que vous consentiriez / A sentir sa froideur blanche. »

Elle décrit aussi le corps qui change. Celui après un accouchement, celui qui vieillit et qu’on voit changer. Elle écrit très justement la douleur, donnant des définitions et des termes très précis, elle quantifie la douleur, l’analyse de façon poétique.

Le féminin sacré

Constellations est aussi une ode à la féminité, à la maternité et aux femmes qui jalonnent la vie de Sinéad Gleeson.

L’auteure revient sur les luttes qui ont animé son pays jusqu’en 2018 pour le droit à l’avortement. L’Irlande, profondément catholique, comme l’est sa famille, la lutte des femmes dans la rue, les rixes entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Elle écrit sur le mouvement libérateur des femmes pour pouvoir jouir de leur corps selon leur bon vouloir. Elle écrit sur l’histoire du corps des femmes qui de tout temps a été entravé.

C’est donc un récit sur les luttes féministes qu’écrit Sinéad Gleeson, elle y écrit l’effacement du corps, l’effacement des femmes. Les destins hors du commun, les femmes aviatrices, celles qui s’émancipent pour ne pas vivre sous le joug de leur famille ou de maris violents, les pionnières en sport ou en art, autant de destins que l’histoire a effacé.

« Quand je pense à l’histoire de notre pays ce sont ces femmes que je vois. Les invisibles, et la rage qui gronde dans l’air. La complainte collective de leur absence de choix. »

Elle y raconte la puissance invaincue des femmes, celles dont elle dit qu’elles la hantent. Une histoire de fantôme et de croyance, qui semble plus vraie que nature dont on pourrait, nous lecteur, sentir la présence.

« Je vois des femmes apparaître en haut des collines et descendre vers les villes et les cités. […] Je vois une femme en particulier. Tous les moments de sa vie entassés comme des os. Tout ce qu’elle a fait. »

Constellations est un récit très dense sur la vie et sur le corps. Percutante et sensible, l’auteure nous parle du corps dont on ne soupçonne pas assez la force, et des femmes qui créent la nôtre.

« Constellations », Sinéad Gleeson (traduit de l’anglais par Cécile Arnaud), Editions La table ronde, 304 pages, 22€