Inspirée de son histoire familiale, Louise Erdrich signe un magnifique roman choral, prix Pulitzer 2021, d’une communauté amérindienne déterminée à vivre coûte que coûte et à pérenniser les traditions ancestrales. Une plongée bouleversante dans une réserve indienne, non loin de la corruption des grandes villes et du passé de l’autrice qui rend hommage à la vie de son grand-père.

1953, Dakota du Nord, réserve de Turtle Mountain. A la lecture de la résolution 108, Thomas Wazhaskh, veilleur de nuit dans l’usine de pierres d’horlogerie, n’est pas prêt de fermer l’œil. En dépit des traités signés, les indiens Chippewas sont menacés par le Congrès. Le projet du gouvernement fédéral censé “émanciper les Indiens” n’est qu’en réalité une menace pour les siens. Expulsion de leur terre, assimilation par la force, disparition de l’identité amérindienne… Elle se trouve aux portes de la réserve.

Contrairement aux autres jeunes filles, Pixie, la nièce de Thomas, ne veut pour le moment ni mari ni enfants. Pressée de fuir un père alcoolique et une famille à sa charge, elle rêve de partir vivre à Minneapolis, retrouver sa sœur aînée dont elle est sans nouvelles.

L’honneur des tribus

Fille d’une indienne chippewa de Turtle Mountain, Louise Erdrich maîtrise le sujet sur le bout des doigts. En mettant en lumière la vie de son grand-père, elle envoie balader les mauvaises caricatures, qui depuis si longtemps collent à la peau de ces autochtones trop souvent méprisés. 

Veilleur de nuit et président du conseil tribal, Thomas protège son peuple et lutte pour les siens. Face au désir du Congrès et à l’effacement du peuple amérindien, Louise Erdrich donne toutes les forces au double fictif de son grand-père pour se battre pour ses terres et se rendre avec sa délégation au Congrès, défendre les droits de sa tribu face aux sénateurs. Un combat qu’il décide de livrer de manière légale, en passant par une guerre législative. “Et pourquoi avons-nous résisté ? Parce que nous ne pouvons tout simplement pas devenir des Américains comme les autres. Nous pouvons en avoir l’air, parfois. Nous pouvons nous comporter comme tels, parfois. Mais en dedans, non. Nous sommes indiens ».

Au fil des pages et de cette lutte qui s’organise, les voix de jeunes et d’anciens de la réserve se mêlent et se liguent au nom d’un seul et même peuple. “La loi ne peut pas retirer l’Indien en moi”. Malgré les difficultés de la tribu et les ravages causés par l’alcool, c’est une communauté soudée que l’on découvre, prête à tout pour protéger l’histoire et le devenir des tribus indiennes, et plus particulièrement celle des Chippewas.

Hymne à la liberté

Pixie, de son nom d’adulte Patrice, travaille comme ouvrière dans l’usine de pierres d’horlogerie. Tel un esclave, à la chaîne dans cette usine, avec une seule pause et pas de cantine, elle enchaîne les journées. Mais ce travail lui permet de rapporter de l’argent à la maison, pour aider sa mère, son père violent et alcoolique, et son petit frère. 

Jeune femme séduisante et intelligente, elle fait tourner les têtes et chavirer les coeurs de ses prétendants. L’entraîneur de boxe, l’unique Blanc sur ces terres n’est pas le seul à vouloir les faveurs de la jeune fille, mais cette dernière habitée par sa soeur, est loin de succomber aux charmes de ces mâles désireux de fonder une famille. Soif de vivre, à 19 ans, Patrice a des rêves et des ambitions, qu’elle tente de concilier avec les contraintes de sa famille et de la tribu. “Elle avait parfois l’impression d’être tiraillée, écartelée sur un cadre, comme une tente de peau. Elle essayait d’oublier qu’elle pourrait facilement s’envoler. Ce sentiment d’être le seul rempart entre sa famille et la catastrophe”.

Enchaînant les chapitres courts, Louise Erdrich livre un récit émouvant et nécessaire et nous plonge avec tendresse dans la vie quotidienne d’une réserve, mais aussi celle des batailles politiques et sociales que son grand-père a mené toute sa vie. A la fois réaliste et politique, il est un puissant témoignage d’escroqueries et humiliations subis par le peuple indien.

« Celui qui veille », Louise Erdrich, traduit par Sarah Gurcel, Edition Albin Michel, 560 pages, 24 €

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