Il voulait réaliser une fiction sur la Catalogne en 2008 mais cela n’a pas abouti. En 2016, il sort un premier film documentaire sur l’autodétermination catalane, « Le Peuple Interdit », sur le référendum d’autodétermination de 2014, et le combat d’Artur Mas, qui va poser les jalons du référendum de 2017. « Avec un sourire, la révolution » s’inscrit dans la continuité de sa démarche qui est de documenter la force d’affirmation de la Catalogne et de son peuple. Pour nous, Alexandre Chartrand revient sur son parcours, ses motivations mais surtout sur l’histoire catalane et la violence de la répression.

« Avec un sourire, la révolution » retrace l’engagement des catalans et de leurs dirigeants à mener à bien le référendum d’autodétermination du 1er octobre 2017. Entremêlées de déclarations de la famille politique de Mariano Rajoy (Partido Popular), de scènes de foules, de soutien aux dirigeants, et de communion, ces images montrent un peuple déterminé. De l’organisation à la tenue du référendum, c’est l’histoire d’une révolution pacifique pétrie d’envies de démocratie.

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Vous avez déjà réalisé un premier film sur l’autodétermination catalane, Le Peuple Interdit, est-ce que vous pouvez nous en parler et expliquer la différence d’approche qui existe avec « Avec un sourire, la révolution » ?

Les deux s’enchaînent rapidement puisqu’en décembre 2013, Artur Mas (président de la Généralité de Catalogne de 2010 à 2016) annonce qu’il va organiser un référendum d’autodétermination en Catalogne à l’automne 2014. Ni une ni deux je décide de monter un projet documentaire. Je parle déjà le catalan, je l’avais appris pour un scénario de fiction en 2008 qui n’a pas abouti et je suis déjà l’actualité catalane.

A l’automne suivant je me rends en Espagne. C’est un « socio- financement ». J’arrive en Catalogne. Mon premier objectif, c’était de suivre la Diada (fête nationale de la Catalogne) de 2014. C’était le 300e anniversaire de la chute de Barcelone, une Diada importante pour eux. Ensuite, début octobre c’était le concours de Castells, qui a lieu tous les deux ans, une tradition catalane qui consiste à faire des tours humaines les plus hautes possibles. Je voulais faire une métaphore de travailler ensemble pour construire quelque chose qui est plus gros que nous.

Puis je revenais pour faire le référendum le 9 novembre 2014. J’ai suivi ça, dans le processus de tournage je me suis lié d’amitié avec Ferran Civit (homme politique catalan), qui organisait des manifs. Quand je suis de retour du Québec pour faire le montage de tout ça, comme le vote référendaire n’a pas été légal, il y a la fondation d’un nouveau parti politique, association de tous les partis indépendantistes, qui annonce qu’ils vont faire une élection plébiscitaire à l’automne 2015, comme ils ne peuvent pas faire de référendum.

Ferran se présente à ces élections-là, donc j’y suis retourné et ça a donné le Peuple interdit, un mélange de manifestation populaire et de politique. Ça se termine par une élection car ils gagnent haut la main les élections législatives à ce moment-là et forment un gouvernement. A la fin de ça, Artur Mas a été accusé et emprisonné pour avoir organisé le référendum du 9 novembre 2014.

Quand j’étais à Barcelone début 2016, pour présenter le film, en festival, ça s’est mis à parler d’un autre référendum en 2017, donc à ce moment-là je me suis que je pouvais pas passer à côté. Puis Ferran ayant comme voisin de bureau Lluís Lach (chanteur, écrivain, militant catalan), j’ai demandé à rencontrer l’équipe de communication de Puigdemont (journaliste, dirigeant du mouvement indépendantiste, ancien président de la généralité de Catalogne) pour voir si ce serait possible de le suivre. Mais ça s’est beaucoup complexifié par la suite, en septembre 2017 la donne avait changé, ils sont donc devenus très avares de leurs déplacements.

Justement, à propos de ce référendum de 2017, est-ce que tout le monde se doutait qu’il y aurait une répression aussi violente ?

Moi j’ai écrit un scénario en prévision. J’avais scénarisé l’intervention de la police et l’arrestation de Puigdemont. J’avais anticipé parce que dans mon film précédent, ils avaient laissé aller le vote référendum en 2014 mais ensuite ils avaient accusé Mas et ils voulaient l’emprisonner. Ils n’ont pas réussi car les lois qui permettaient de l’emprisonner ont été votées a posteriori des faits.

Donc là, les lois existaient et ils allaient vouloir les utiliser. Je me doutais qu’il y allait avoir une intervention, mais je ne me doutais pas qu’ils allaient intervenir de façon aussi violente auprès de la population. Je pensais qu’ils allaient cibler les dirigeants.

Parce que vous n’aviez pas du tout observé de telles violences policières quand vous étiez venus la première fois ?

Pas du tout, il y avait une très forte violence policière mais la police n’intervenait pas. En 2014, ils avaient fait comme si de rien n’était. Les déclarations du président espagnol c’était « il n’y a pas eu de référendum aujourd’hui, il ne s’est rien passé… ».

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Comment vous expliquez cette montée en puissance alors ?

C’est ça qui m’a surpris, parce que j’avais l’impression que de toute façon ils ne reconnaîtraient pas le vote. Je ne comprenais pas pourquoi, j’avais pas du tout prévu ça mais on l’a senti. La pression s’est mise à monter assez vite.

Le gros coup en 2017, ça a été le 20 septembre, au matin. Je me fais réveiller assez tôt par des messages pour me dire qu’on venait d’arrêter des hauts fonctionnaires catalans, mis en prison. On s’est rendus à la première heure au Ministère de l’Economie et rapidement il y a eu une foule de gens venus pour manifester leur désaccord. C’est ça à chaque fois ce qui m’impressionne c’est l’engagement des catalans, qui laissent tout tomber pour aller manifester.

Et toujours de façon pacifique. Ça s’explique par l’héritage de la dictature ?

Je pense que oui, parce que c’est pas tout le monde qui a l’expérience de la dictature. Parce que les gens, les plus vieux, avaient quand même ce bagage. Ça a quand même eu une grande influence dans la façon d’organiser les choses car eux avaient quand même une grande expérience de faire les choses secrètement, pour pas que ça s’ébruite.

Par exemple la façon dont ils ont géré les urnes, c’était un secret complet, personne pouvait nous en parler car personne ne savait qui avait les urnes. Tout le monde était muet comme une tombe. Si quelqu’un savait que la personne en question était au courant, on changeait, et on remettait les urnes à quelqu’un d’autre. Je pense que c’est l’expérience de la dictature qui crée cette capacité d’organiser secrètement des choses. Y a plein de trucs que je laisse de côté dans le film parce que ça aurait été trop long ou complexe à expliquer.

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Justement, parfois sans connaissance de l’histoire politique, d’un œil extérieur d’une personne française lambda qui ne s’intéresse pas particulièrement à l’Espagne, on se questionne. Par exemple, on s’interroge sur toute la rhétorique des dirigeants catalans, on se retrouve à se demander quel est l’héritage franquiste, comment on le retrouve aujourd’hui, pourquoi ils affirment ça et sur quelle base.

Moi j’ai fait le pari de dire que si ça pique la curiosité, il existe plein de ressources pour s’informer. Je ne voulais pas tomber dans un documentaire didactique non plus, je voulais mettre l’accent sur l’émotion, le moment. Peu importe leur motivation, je me suis dit que ces gens-là, ils vivent un moment d’intensité, c’est ça le plus intéressant à transmettre. Tandis que là on évoque des concepts, par exemple la Guardia Civil, tout ça, je me disais que c’est pas si important de connaître la racine car ceux qui sont de l’autre côté peuvent nier. Il y a plein de façons de regarder le sujet et je trouvais que ça aurait été une façon de soulever des débats inutiles pour comprendre qu’en fait ces gens se sont engagés, ont mis leur vie en jeu pour défendre des urnes et organiser un vote.

Ceci dit, l’héritage de la Guardia Civil c’est un restant du franquisme, même dans leur symbolique y a un symbole fasciste toujours présent dans leur logo. C’est quand même une dictature fasciste, la dictature franquiste. Franco il est allé jusqu’à sa belle mort, il a pu continuer à torturer des gens.

La Guardia Civil elle vient de quoi ?

C’était la police étatique espagnole, elle n’a pas été réformée. De toute façon avec la loi d’amnistie de 77, tous les crimes ont été oubliés, le Tribunal de Justice est resté dirigé par les mêmes que sous Franco. Il y a encore un héritage récent dans les tribunaux espagnols.

Certaines descendances franquistes sont toujours actives par exemple récemment il y a eu le jugement d’un homme filmé à plusieurs reprises dans les rues de BCN, qui promeut les discours de la Phalange (organisation politique espagnole nationaliste d’obédience fascisante), extrême droite très radicale, qui appelait à tuer pour l’Espagne -comprendre tuer des indépendantistes Catalans. Il a été jugé récemment, et blanchi. Pourtant il y a des tonnes de vidéos, j’aurais pu leur envoyer des vidéos que j’ai faites, mais vraisemblablement il n’y a pas assez de preuves. Pourtant on emprisonne des chanteurs de rap qui mettent en question la monarchie.

T’as un chanteur qui chantait contre la couronne espagnole, il a été condamné pour « injure à la couronne ». On dit qu’il a fait l’apologie du terrorisme car il chantait sur les attentats de ETA des années 70 qui avaient tué le bras droit de Franco à l’époque. Au moment de se faire incarcérer, il y a eu un mouvement populaire, avec des centaines de catalans qui se sont mis à acheter des billets d’avion à son nom pendant qu’il était assigné à résidence en attendant d’être emprisonné. A la fin ça a brouillé les pistes et ils ne savaient plus où il était. Finalement il est à Bruxelles et les Belges ont refusé de le remettre à l’Espagne.

C’est assez significatif je trouve.

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Vous affichez un parti pris au début du documentaire. Pourquoi ? Vous n’aviez pas peur que ça disqualifie votre propos ?

Moi je ne pense pas que la neutralité soit possible, peut-être qu’en journalisme c’est un idéal à atteindre. Mais je ne suis pas journaliste, il ne faut pas confondre reportage journalistique et documentaire. Je m’engage, je prends position et je ne vous ferai pas croire que c’est un point de vue neutre. Je suis en flagrant délit de prise de position.

Vous êtes québecois. Est-ce que cette question de l’indépendance catalane résonne avec des questions auxquels on est confronté au Québec ?

C’est sûr que d’emblée, on se reconnaît. Je fais partie de la génération qui a voté au référendum de 95 d’autodétermination, j’avais 18 ans, c’est la première fois que j’ai voté de ma vie.

Oui à 49,6% et non à 50,4%. 50 000 votes les séparent. C’était très divisé.

Il y a cette sensibilité d’emblée au Québec, qu’on soit pour ou contre. On comprend. On considère le droit au vote. C’est ce que j’ai essayé de mettre en avant dans mon film, ce n’est pas tant oui ou non à l’indépendance, c’est « on n’a pas le droit de voter ». C’est pour ça qu’au Québec on trouve ça scandaleux, j’ai beaucoup présenté mon film au Québec, ça scandalise. Et d’autant plus quand on emprisonne ceux qui ont organisé le vote, ça devient un truc qu’on ne comprend pas.

On est automatiquement du côté des catalans, on sent l’injustice. C’est sûr que d’emblée comme Québécois ou minorité linguistique on se reconnait dans les catalans.

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Il y a aussi une grosse question autour de la démocratie. C’est quoi votre perception de la démocratie ?

Je sais que c’est un système imparfait. Au Québec en plus on n’a pas un système de vote représentatif. Dans chaque comté c’est uniquement celui qui a le plus de votes qui gagne, les autres sont comme annulés. Il peut y avoir un parti qui arrive deuxième tout le temps il ne sera pas représenté au Gouvernement par exemple.

Pour moi c’est encore un travail à faire pour nous, il y a des manques démocratiques au Québec.

Au niveau Catalan, je suis content qu’il puisse y avoir un vote plus représentatif. Ceci dit ils sont confrontés au fait que leur statut au sein de l’Espagne est un peu minorisé. Ils avaient réussi à se voter un nouveau statut d’autonomie en Espagne en 2006, c’est ce qui a causé toute la décennie de 2010, année où le tribunal constitutionnel espagnol a annulé le nouveau statut d’autonomie catalan, qui donnait par exemple un nouveau statut à la langue catalane dans l’enseignement par exemple (NB : sous Franco il était interdit de parler le catalan, ils n’ont droit de parler le catalan que depuis 1982).

Historiquement les catalanistes étaient en faveur d’une fédération espagnole et donc que la catalogne ait un statut presque d’autonomie. Avec ces articles-là, beaucoup des Catalanistes sont devenus indépendantistes. Ce qui explique qu’on est passés de 15% de gens favorables à l’indépendance à quelque chose qui avoisine aujourd’hui les 50% parce qu’ils sentent que l’Espagne ne respecte pas leur particularité.

Vous avez prévu de continuer à suivre de la même manière les actualités politiques catalanes ?

Je les suis parce que j’ai toujours un intérêt, ceci dit ça stagne depuis un bon moment. Je sais que le président actuel (Pedro Sanchez, PSOE) a accepté de faire une « table de dialogue ». Evidemment pas avec les « criminels en exil », c’est vraiment de la politique, c’est vraiment juste pour faire paraître mais c’est déjà une avancée. A l’époque de 2017 c’était le Partido Popular, bien à droite et Madrid décidait tout. Là au moins Pedro Sanchez accepte de les traiter d’égal à égal.

Ceci dit je n’ai pas l’impression qu’il va en ressortir grand-chose.

Avec un sourire, la révolution d’Alexandre Chartrand, sortie le 15 septembre 2021.

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