À propos de ville à la vitalité inaltérable (cf Le tumulte de Paris d’Eric Hazan, précédemment chroniqué) en voici une autre qui ne cesse d’être ébranlée sans pour autant sombrer : Beyrouth. L’auteure japonaise Ryoko Sekiguchi propose d’en explorer le dynamisme à travers sa cuisine : 961 heures à Beyrouth (et 321 plats qui les accompagnent), en librairie.

Ryoko Sekiguchi à l’origine, entre autre, d’étonnants petits livres de recettes (Le nuage, dix façons de le préparer aux Editions de l’Epure par exemple), a accepté, au printemps 2018, une résidence d’écriture dans la capitale libanaise pour une durée d’un mois et demi (les 961 heures du titre). À la veille donc de la révolution de 2019 et l’avant-veille de l’explosion du port en août 2020, l’auteure navigant entre littérature, poésie et gastronomie a parcouru les rues beyrouthines à la rencontre de ses différents mets et de celles et ceux qui les préparent.

Déclarant que : « La cuisine est le seul outil qu’(elle) possède pour (se) rapprocher d’une ville » et ajoutant à cela une profitable pause dans la confection de ses repas, Ryoko Sekiguchi s’est fixée comme but de se faire nourrir exclusivement par les innombrables cuisinier.e.s de Beyrouth qu’ils.elles soient professionnel.le.s ou simplement passionné.e.s. Ce qui donne les fameux 321 plats du titre. Pour autant elle en avertit sybillinement le.la lecteur.rice, il ne faut pas s’attendre à trouver un ensemble pédagogique de recettes en ouvrant le livre. En effet, plutôt que de recracher benoîtement une ribambelle de marches à suivre pour réaliser tels ou tels plats, Sekiguchi préfère partager le contexte qui les ont vu naître. Sous les traits d’une critique gastronomique qui passerait la moitié de son temps (si ce n’est plus) le nez au-delà de son assiette, l’auteure emmène son.sa lecteur.rice à la rencontre d’une ville foisonnante.

De la passive objectivité à laquelle est tentée de prétendre une série de courtes observations, il n’est fait qu’une bouchée dans ces 961 heures à Beyrouth. La présence subjective de Sekiguchi parcourt le livre et se fait plus ou moins vivace selon les fragments. Qui d’autre qu’une Tokyoïte de naissance aurait pu faire une analogie entre la capitale japonaise et sa consœur libanaise à travers l’absence d’espaces verts commune aux deux villes ? Si Beyrouth est bien le sujet du livre, c’est à travers la perception et les réflexions de l’auteure que la ville est donnée à expérimenter. Ainsi, sous la fausse candeur de la fine bouche, Sekiguchi pose des questions aux puissantes résonances socio-politico-historique. Pourquoi n’y-a-t-il pas de restaurants syriens ? L’importante immigration d’employé.e.s venu.e.s des Philippines et d’Ethiopie a-t-elle des cantines où retrouver un peu de leur pays ?

Et puis inévitablement les souvenirs de la guerre viennent prendre place à table. Loin d’être sombres et tristes, leurs caractères joviaux et savoureux surprennent. En apprenant que la plupart des habitant.e.s n’avaient pas été touché.e.s par un manque de nourriture pendant ce violent épisode, le rêve d’un « Liban construit sur la gestion du pluralisme apaisé » (Georges Corm citant Yaacov Sharett) ne semble pas si impossible – tout du moins autour d’une table. Mais c’était avant la chute de la livre libanaise qui pour la première fois semble empêcher bon nombre de Beyrouthin.e.s (et Libanais.es) de se nourrir…

Au long de ces 961 heures, de ces 321 plats et de ces 256 pages, Ryoko Sekiguchi atteste, s’il était encore besoin de le prouver, de l’omniprésence de la cuisine dans tous les événements de la vie.
À une personne qui me demandait dans quelle catégorie s’inscrivait ce livre s’il ne s’agissait pas d’un recueil de recettes à proprement parler, je me suis trouvé à lui répondre : « C’est un livre de cuisine et qui dit cuisine dit vie ».

« 961 heures à Beyrouth (et 321 plats qui les accompagnent) », Ryoko Sekiguchi, Editions P.O.L, 2021, 256 pages, 19 euros.