Comment avez-vous décidé de faire ce film ?

 En 1947, l’Inde a été divisée par les colons britanniques entre l’Inde et le Pakistan. Cette séparation d’un pays, d’un peuple, d’une culture sur la base de la religion a entraîné l’apparition soudaine de 10 millions de réfugiés et des millions d’autres hommes ont été massacrés dans cette atmosphère de violence.

 Le secret de Kanwar a été inspiré par les tourments, déchirements, malheurs que beaucoup d’Indiens doivent porter en eux, surtout lorsque l’on pense que, encore aujourd’hui, la violence et le fanatisme religieux aboutissent souvent à des génocides.

 Le film pose une question majeure : Comment peut-on échapper à notre sectarisme si profondément installé, à notre violence patriarcale envers les femmes si ce n’est en repensant nos définitions du chez-soi, du pays, du genre et de l’identité? Car, en tant que nation, nous  sommes aujourd’hui habités par le même fanatisme et la même intolérance qui nous déchirèrent en 1947.

 Par conséquent, Le secret de Kanwar parle de l’Inde actuelle en tant que nation. Le film commence avec la Partition d’un point de vue historique pour attirer le regard sur les discriminations et les séparations dont nous ressentons encore les effets dans notre vie intime tout autant que dans la vie sociale, culturelle et politique. Ce film tente assez simplement de voyager dans l’histoire et la conscience indiennes pour ré-imaginer les frontières de l’identité.

© DR. Tous les droits réservés.
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 Plus personnellement, j’ai également été inspiré par mon grand-père paternel qui fit partie des millions de réfugiés apparus après la partition de 1947. Toute sa vie durant, il a éprouvé un ressentiment amer car il avait perdu son chez-soi. La Partition l’a déchiré et souvent empêché de dormir. Cependant, il rôdait sur sa famille avec une espèce de violence désespérée. D’une certaine façon, il avait besoin de se venger de sa perte, et ce de quelque moyen que ce soit. En voyant Le secret de Kanwar, vous vous rendrez immédiatement compte qu’il a inspiré le personnage d’Umber Singh (joué par Irrfan Khan).

 Après la partition, mon grand-père déménagea en Tanzanie (Afrique de l’Est), où mon père a grandi et où je suis né. Mes parents et moi avons été obligés de quitter l’Afrique à mon adolescence. Ce fut une expérience de déracinement dévastatrice. Mais, avec toute la douleur, j’ai aussi emmené avec moi un autre souvenir. Le souvenir d’une nuit, à bord du bateau navigant sur le vaste océan entre l’Afrique et l’Inde : un écran avait été installé sur le pont et un film était projeté entre l’infinité du ciel et l’étendue de la mer. Et je sus à ce moment là que, tant que je pourrai me référer à cette expérience du cinéma où nous faisons partie d’un univers plus large, je ne serai jamais perdu.

Le secret de Kanwar représente, par de nombreux aspects, cet éternel conflit entre ces deux sortes de voyages : d’une part le voyage de mon grand-père, emprunt de désespoir et d’un irrésistible désir de vengeance ; d’autre part mon voyage, marqué par l’affirmation et la rédemption. Les femmes du film portent en elles un peu de ce second voyage grâce au soutien, à la confiance et à la compassion dont elles font preuve les unes envers les autres.

Est-ce que la tradition de « Bacha Posh » est l’élément qui a stimulé votre imagination ?

Le fait de grandir dans une famille sikh a été plus déterminant. Dans la religion sikh, se couper les cheveux est tabou et j’ai grandi avec des cheveux longs jusqu’à la taille. Les Sikhs rassemblent leurs cheveux en un chignon et enroulent un turban autour de leur tête. Et donc, l’affirmation de la féminité disparait soudainement derrière la face guerrière du male sikh. Je pense que dans toutes les civilisations les hommes sont encouragés à cacher leur part de féminité et, souvent, cette répression traumatisante les mène à des violences pas uniquement envers eux-mêmes mais aussi à l’encontre des autres. La répression de la féminité signifie que la masculinité doit être affirmée encore et encore. Le secret de Kanwar est, par conséquent, ma tentative non pas de défendre cette répartition de la masculinité et de la féminité en nous mais de célébrer leur coexistence. Par ailleurs le film cherche aussi à étudier comment cette partition dans notre société (qu’est-ce que la masculinité ?, qu’est-ce que la féminité ?) entraîne d’autres partitions et d’autres formes de violence.

Où le film a-t-il été tourné ?

 Le film a été tourné au Pendjab, souvent dans des endroits très proches de la frontière du Pakistan.

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Comment avez-vous choisi les acteurs ?

 Comme je l’ai dit précédemment, Umber Singh, personnage interprété par Irrfan Khan, est largement inspiré par mon grand-père. Un homme empoisonné par son sentiment de perte, déterminé à prendre sa vengeance sur l’histoire et le destin. Alors pourquoi Irrfan ? Parce que, pour moi, il fait partie de ces rares acteurs qui ne desservent pas l’esprit humain par des émotions vides. Il y a aujourd’hui une manière de jouer qui semble avoir réussi à nombre de nos acteurs et où des émotions toutes faites présentées avec un rythme effréné poussent les spectateurs vers un engagement émotionnel nul. Dans ce monde de faux-semblants, la vérité profonde de l’émotion et l’imagination débordante qu’Irrfan insuffle à ses performances m’incitent à lui accorder mon entière confiance personnelle en tant que réalisateur.

 Le rôle de mère qu’interprète Tisca Chopra dans le film complète celui d’Irrfan. Tisca est comme un instrument de musique très délicat. Elle a juste besoin d’une brise très légère pour apporter dans l’espace une beauté et une résonance presque inaudibles. Elle peut suggérer une émotion avec un seul souffle. Vous ne pouvez pas toujours voir ce qu’elle fait, mais vous pouvez le ressentir. En tant qu’actrice, elle est une pure musique.

 Tillotama Shome joue le rôle d’une victime qui apprend à faire confiance à sa conscience. Ce qui est excitant avec Tillotama en tant qu’actrice c’est que, comme un couteau, elle ne définit pas sa performance en séparant le manche et la lame. Comme un couteau, elle définit sa performance à travers sa capacité à couper. Elle coupe jusqu’au cœur d’une émotion et vous montre la réalité squelettique sous tout le maquillage habituel.

 Rasika Dugal, la mariée rebelle du film, joue aussi le rôle du chaos. Elle désoriente tout le monde. Elle change tout. Rasika est sûrment une des actrices qui arrive le mieux à se métamorphoser. Ce qui est tout de suite passionnant avec son entrée dans une scène, c’est qu’elle ne construit jamais un personnage avec des expressions, des tics ou des gestes familiers. Comme un chat, elle demeure inattendue. Parce qu’elle reste attentive à tout ce qui se produit autour d’elle (un objet qui tombe accidentellement, l’inattendu changement de regard d’un partenaire, une branche qui touche son visage), ses réactions sont toujours vivantes et donc elles restent libres et continuent à surprendre.

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Comment avez-vous fait pour diriger Tillotama Shome, une actrice qui joue le rôle d’une jeune fille, élevée comme un garçon et qui apprend à devenir une femme ?

 Le plus difficile pour Tillotama a été de réussir à jouer un homme. Elle a très vite compris que je n’encourageais aucune représentation caricaturale de la masculinité. J’ai beaucoup aimé la regarder chercher avec acharnement et, soudainement, comprendre de manière poignante sa propre relation avec son corps. Elle s’est rendu compte qu’un « homme » n’est finalement rien d’autre qu’un travesti, une idée culturelle de la masculinité. Finalement, elle s’est rendu compte que dans ce film elle n’avait pas à jouer le rôle d’un home. Elle devait simplement être le meilleur « fils » possible pour son père. Être le « fils » qu’il voulait voir. Plus tard, quand elle cherche à regagner sa féminité, elle se rend compte que le désir de son père d’avoir un fils n’a pas seulement eu un impact sur son corps mais aussi sur son âme. Soudain, elle se rend compte qu’elle ne sait plus ce qu’elle est. Si la féminité et la masculinité correspondent à la manière dont la société veut que l’on se définisse, alors que sommes-nous réellement ? Une femme est-elle seulement une femme ? Un homme est-il uniquement un homme ? Finalement, Tillotama a montré la joie et la célébration de la richesse que représente l’être humain.

Les personnages du film parlent Pendjabi, tout comme les personnages de The Lunch Box parlaient Bengali. Pourquoi la langue est-elle si importante pour vous ?

 Je pense qu’un film est un rythme de nuances, de lumière et d’ombre, de tons et de sonorités. Chaque langue a sa texture, sa consonance, sa danse. Je choisis chaque détail dans un film car chaque choix apporte sa propre contribution sensuelle et participe à la résonnance du film dans son ensemble. Par conséquent, un film en Bengali est très différent dans ses évocations d’un film en Pendjabi ou en Hindi. La langue que je choisis pour le film est aussi importante et caractéristique pour le film que l’éclairage, les mouvements ou la composition.

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Est-ce important pour vous d’évoquer votre culture personnelle dans chacun de vos films ?

 En Inde il y a une tradition critique très forte qui consiste à remettre en question toutes les tentatives visant à définir sa culture de manière homogène. Les poètes saints hindous tout comme les sufis célèbrent énormément la pluralité de l’Inde. J’essaie dans mes films de remettre en question les concepts qui restreignent la culture et de célébrer cette tradition critique qui ouvre la culture à l’abondance qui caractérise notre monde.

Comment les événements politiques (la Partition du Pendjab) influencent les réactions d’Umber Singh ?

 Il a été prouvé que l’exil est l’une des expériences humaines les plus traumatisantes. Dans le cas d’Umber Singh, la perte soudaine du chez-soi, du territoire, du pays, lui procure un désir amer de vengeance contre l’histoire et le destin. Etant donné son sens patriarcal du chez-soi, il considère son nouveau statut de réfugié comme une émasculation. C’est ce qui le pousse à essayer de rejouer son destin. Dans ce processus, il ignore évidemment qu’en décidant de l’élever comme un garçon, il est en train de reproduire avec sa fille exactement la même violence dont il a souffert pendant la Partition.

 Décririez-vous Umber Singh comme un homme fou et aveugle ou comme un père pragmatique qui fait de son mieux pour sauver sa famille ?

 Je vois Umber Singh comme une victime qui cherche à vaincre son propre sentiment de perte en victimisant les autres.

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 Votre film est emprunt d’éléments culturels et typiques comme la langue ou les paysages. Le considérez-vous comme la description d’une tradition locale ou comme une réflexion plus large et universelle sur la dualité personnelle et l’identité sexuelle ?

 Bien sûr, le film est imprégné d’ethos culturel spécifique mais la cadence même des images, le flot de lumière et d’ombre, le rythme des personnages dans la composition qui s’ouvre et se referme autour d’eux, tout cela participe évidemment à suggérer et engendrer des réflexions plus larges sur la manière dont nous nous définissons nous-mêmes.

 Votre film est-il également un moyen de prouver que, peu importe la manière dont on a été éduqué, chacun devra tôt ou tard se confronter à son sexe naturel/génétique ?

 Nous sommes tous élevés à travers tant de préjugés culturels, religieux, politiques. Toute personne qui souhaite développer une relation plus juste avec son soi et les autres doit, bien sûr, éprouver un fervent besoin de tout remettre en question, tout ce qui concerne la manière dont on lui a appris à vivre.

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Est-ce une manière originale d’aborder les gender studies ?

 Je doute fort qu’il s’agisse d’un moyen original. Comme toujours, toutes nos tentatives démocratiques pour célébrer notre vie et celle des autres doit se faire hors de toutes les définitions restrictives du concept de vie.

 La toute première scène du film annonce la fin de l’histoire. De la même façon, le film entier est imprégné par l’idée de cycle : transmission de l’âme, images de rivières. Cela signifie-t-il que, pour vous, la condition des femmes est condamnée à ne pas évoluer et que chaque fille est condamnée à avoir le même destin ?

 Le secret de Kanwar est une histoire racontée par un fantôme qui, à cause des violences qu’il a exercées contre sa famille, se trouve condamné à raconter son histoire encore et encore pour l’éternité. Les femmes du film lui ont échappé ainsi qu’au cycle dans lequel il avait tenté de les confiner. Elles y ont échappé grâce à la compassion, au soutien et même aux sacrifices qu’elles ont fait les unes pour les autres. Elles l’ont vaincu, ainsi que sa violence. Finalement, c’est l’homme qui est condamné à se créer un destin de solitude.

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Quels sont vos prochains projets ?

 Je travaille en ce moment sur deux projets simultanément. La plupart des réalisateurs doivent procéder ainsi, je pense, puisqu’on ne sait jamais quel projet pourra se réaliser en premier !

Il y a Mantra – The Song of Scorpions, qui sera je l’espère mon prochain film. Ce film parle d’une chanteuse guérisseuse dans une communauté traditionnelle du désert du Rajasthan et de son voyage mystique et musical pour reprendre le contrôle de son destin. Le film sera une coproduction suisse, française et indienne.

Le second projet est Lasya, The Gentle Dance, un film qui se déroule dans les rues de Mumbai avec trois mendiantes de générations différentes. Le projet a déjà remporté le Prins Claus award au festival du film international de Rotterdam et le CNC award au festival du film international de Locarno.

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