Nouvelle parution au catalogue des Editions Nouriturfu, Voracisme – Trois siècles de suprématie blanche dans l’assiette de Nicolas Kayser-Bril incite à explorer le contenu de notre auge non pas d’après ses valeurs nutritives mais à travers les conflits socio-raciaux qui s’y jouent.

Qui s’étonne de nos jours, en Occident, de trouver à l’heure du dessert autant de mets sucrés pure canne, de café ou de thé sur la table ? Que ces produits viennent des quatre coins du globe, cela fait consensus, mais qu’ils soient tous liés à l’asservissement de populations et de territoires, et les arguties pleuvent. Qu’à cela ne tienne, le journaliste Nicolas Kayser-Bril a rassemblé une conséquente bibliographie dans un court et mordant essai pour lever le voile sur plus de trois cents ans de commerce inéquitable.

À l’origine, l’histoire de cette « vaste entreprise d’exportation, largement agroalimentaire » trouverait un de ses principaux moteurs dans le désir de produire davantage de sucre de canne – espoir permis par la découverte de territoires allant toujours plus vers l’ouest. D’une culture difficile, demandant beaucoup de main d’œuvre, la production n’en était que très limitée avant la découverte de terres jugées comme vierges et de groupes ethniques à éduquer grâce au travail. Le commerce triangulaire venait de naitre sous les bons auspices de l’évangélisation. Mais au fur et à mesure que les Occidentaux prenaient goût au sucre, le nombre d’esclaves converti.e.s augmentait. Plus question, dès lors, d’avoir des pratiques aussi barbares envers ses frères et sœurs chrétien.ne.s. Changer les conditions de travail, augmenter le salaire (si ce n’est en donner un) pour convaincre des engagés volontaires et risquer de perdre en profit ? Hérésie ! C’est ici que des interprétations des évolutions en biologie et en médecine offrirent de nouveaux arguments indéboulonnables : la classification des êtres humains en races. Le racisme était né et l’esclavagisme pouvait être aboli sans risque. Du haut de sa nouvelle valeur consacrée par sa peau, l’humain.e blanc.he pouvait continuer de transformer le monde en son grenier au mille et une saveurs.

Après donc nous avoir rappelé les grandes lignes de l’histoire de l’esclavagisme sans en oublier certains détails qui en disent long sur les mentalités qui avaient alors cours, Nicolas Kayser-Bril continue de scruter cette histoire qui mène droit à notre table. D’une plume alerte et non dénuée d’un certain humour, il navigue entre de nombreuses références pour éclairer l’histoire du colonialisme européen. Par l’expansion de la production et les nouveaux marchés de consommateurs.rices qu’il permit, cet impérialisme affermit la domination des élites occidentales : quand capitalisme et racisme font bon ménage. Mais alors qu’« au début du XXème siècle le bilan financier des colonies était bien maigre pour les gouvernements », pourquoi les empires coloniaux attendirent d’être acculés pour leur rendre une indépendance toute relative ? C’est qu’au-delà de pouvoir profiter de bananes en France métropolitaine, de thé en Angleterre, de métaux rares et d’hydrocarbures partout en Occident, se joue une compétition initiée par les tenants du pouvoir : celui de la civilisation la plus évoluée. Se dévoile alors une symbolique qui étaye culturellement la hiérarchisation des êtres. Établie sur une idée partiale du développement optimal des sociétés, elle rejoint les preuves pseudo-scientifiques d’une supériorité raciale naturelle. Ainsi s’affirme et se répand la suprématie blanche aux effets autant économiques que culturels. Nicolas Kayser-Bril sert alors un ensemble de preuves allant du « néo-colonialisme équitable » (Malongo et ses cafés de « petits producteurs »), aux stéréotypes et dénominations racistes encore véhiculés par certaines denrées (Banania et consort). Sans omettre également l’appropriation culturelle de certaines identités culinaires et l’invention, pour les occidentaux.ales en mal d’exotisme et de distinction sociale, de « cuisines du monde » aux cadres attendus et inamovibles.

Face à cette démonstration sans appel, difficile de fermer le livre sans se demander à quel degré nous profitons sciemment ou non de ce pouvoir aux insidieuses ramifications. Malgré un certain pessimisme reconnu, Nicolas Kayser-Bril ne se laisse tenter ni par le ressentiment ni par le défaitisme. Il invite à ouvrir de concert tous nos sens pour ne pas continuer à avaler (et ainsi valider) les inégalités raciales qui sous-tendent notre culture gastronomique.

« Voracisme – Trois siècles de suprématie blanche dans l’assiette », Nicolas Kayser-Bril Editions Nouriturfu, Collection « Le Poing sur la Table », 2021, 144 pages, 15 euros