Né au Kazakhstan d’un père russe et d’une mère allemande, Alexandre Ossipovitch Grenko, dit Sacha, émigre en Allemagne avec ses parents et sa sœur Vika. Cet événement devait marquer le début d’une nouvelle vie pour la famille Grenko, exilée depuis bien trop longtemps. Seulement, quelques mois après leur arrivée en Allemagne, leurs parents meurent dans un accident de voiture. Sacha et Vika sont séparés, et voilà que commence une nouvelle vie d’errements pour le jeune homme.

La mémoire au centre de la vie

Depuis quelques années, Sacha a réussi à remettre sa vie sur les rails : il a un emploi d’informaticien qui lui plaît et qui lui permet de mener une vie décente. Mais un jour, il reçoit un appel de sa sœur qu’il n’a pas vu depuis une vingtaine d’années : elle a des problèmes et lui demande de la rejoindre à Munich. C’est en lien avec leur famille, c’est tout ce qu’elle lui apprend. Sacha se rue à l’aéroport. C’est l’occasion dont il rêvait de combler ce vide en lui.

Débute alors une quête pour Sacha sur ses origines. Elle le mènera de l’Allemagne au Kazakhstan, dans la ville de sa naissance, et même jusqu’à Moscou, où il partira sur les traces de son grand-père. Parce que tout commence avec ce grand-père, Ilia Vassilivitch Grenko, un violoniste de renom en Russie au début de la Guerre froide jusqu’à ce qu’il disparaisse subitement. La presse l’accuse de trahison et d’avoir fui à l’Ouest. Sa femme et ses enfants sont donc déportés. Et le violon, un Stradivarius offert par le tsar XXX et dans la famille Grenko depuis plusieurs siècles, est perdu.

Un récit intemporel

Mais le lecteur apprend dès le premier chapitre qu’Ilia ne s’est pas enfuit : il a été arrêté par les autorités soviétiques et enfermé dans un camp de travail. La construction du roman est remarquable de subtilités temporelles. Les chapitres s’enchainent dans les époques différentes : Ilia au camp dans les années 1950, Galina – sa femme – en exil et cherchant à rétablir la vérité dans les années 1970, et enfin Sacha dans sa quête des origines. Le lecteur ne se perd jamais, et jongle entre des personnages issus de réalités différentes, tous liés d’une façon ou d’une autre. La fille du professeur de violon d’Ilia à Moscou, le fils d’un codétenu d’Ilia dans le camp de travail, la tante de Sacha restée au Kazakhstan.

On suit Sacha qui s’évertue à reconstituer la vérité, à mettre ensemble tous les éléments de son passé et de son histoire familiale qu’il apprend. Et toujours ce violon qui semble être au centre de tout. Trouver le violon de son grand-père lui permettra de comprendre ce qui est arrivé à sa famille, Sacha en est convaincu. Le lecteur se retrouve à faire des conjectures lui aussi, entraîné dans ce qui ressemble à un polar, où la victime serait autant le violon qu’Ilia.

Et l’histoire personnelle d’Ilia s’intègre à l’Histoire : on plonge dans l’époque de l’URSS, de la déportation, des camps de travail et tout le mystère qui l’entoure encore, même 25 ans après sa chute. Parce qu’Ilia est bien un prisonnier politique, et son destin est représentatif d’un demi-siècle d’idéologie soviétique en Russie.

Au-delà d’une quête familiale pour Sacha, c’est bien une quête de mémoire qui se développe devant les yeux du lecteur captivé par une écriture fluide et vraie : la quête de tout Homme qui essaye de comprendre le monde qui l’entoure. Une quête de mémoire pour une humanité qui n’a pas encore levé le voile sur tous ses crimes du siècle passé.

9782253092896-001-T

Le violoniste, Mechtild Borrmann, Edition Livre de Poche, 312 pages, 7,30 euros

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