Avec Véronique Bizot, c’est sur le rapport de notre société aux fous et à ceux qui auraient besoin d’aide qu’on s’interroge. Mais c’est aussi un roman sur l’amour, cet événement inattendu qui bouleverse tout. Un livre qu’on ne pose pas avant de l’avoir terminé !

Après la fermeture de son asile, le narrateur erre, accompagné de sa bicyclette, dans un petit village tranquille. Il se lie d’amitié avec un vieil homme, Samuel Blank, qui l’accueille parfois chez lui, et un matin il est témoin de son meurtre. Il a assisté, caché dans la maison, à tous les détails de cet événement, mais il est invisible, inconnu de tous, et personne dans le village ne se doute de sa présence. Et il n’y a qu’au lecteur que le narrateur s’ouvre, il nous fait entrer dans la confidence. Alors qu’on ne sait rien de cet homme, à part que la société l’a laissé tomber quand l’asile dans lequel il vivait a été fermé, on apprécie son sens de l’observation et sa discrétion quand il décrit le petit village et les habitudes de ceux qui y vivent.

A bicyclette

Le retour de Paul Prévert, celui que le narrateur accuse d’être le meurtrier de Samuel Blank, dans le petit village, a l’air d’intéresser tout particulièrement le narrateur qui l’observe attentivement. « Son retour au village, qui signifiait peut-être un autre meurtre à venir, ne m’a pas surpris, en vérité j’espérais le retour de Prévert, un personnage qui m’est tout de suite apparu comme entièrement livré à lui-même, l’un de ces êtres parfaitement calmes, presque toujours silencieux, mais avec qui il est possible de dialoguer en silence.« 

De ses phrases longues dans lesquelles se mêlent habilement discours direct et indirect, Véronique Bizot nous emmène à la suite d’un détective par comme les autres : omniprésent, il sait tout et voit tout sans n’être jamais vu. Et c’est bien une enquête policière alternative qui se déroule sous les yeux du lecteur fasciné, émaillée de digressions occasionnelles du narrateur sur sa vie passée dans l’asile ou ses compagnons partis pour la montagne.

Un James Bond sorti de l’asile

On comprend rapidement que Paul Prévert est un tueur à gage, et qu’il est sur le point de rencontrer quelqu’un qui bouleversera le cours de sa vie. Des échanges que le narrateur observe entre Prévert et les peu de personnes qu’il côtoie dans le petit village, il ressort une honnêteté frappante, inhabituelle et désarçonnante, aussi bien pour le narrateur que pour le lecteur. Une forme de société qui ressemble en tous traits à la nôtre, mais dans laquelle ne s’appliqueraient pas les mêmes codes sociaux. « Il arrive qu’au cours de mes déambulations j’entende de ces paroles ou surprenne de ces gestes dont le sens m’échappe tout à fait et qu’alors je me sente comme séparé de tout, et sois pris d’un étourdissement, au point que je regarde ma bicyclette et que je la trouve soudain monstrueuse, un monstrueux et sinistre tas de ferraille, rien d’autre.« 

C’est finalement un monde de l’objectivation et de l’absence à soi-même, où tout n’est qu’apparence que construit Véronique Bizot. On referme le livre avec l’impression que la seule chose vraie est ce narrateur, sorti de l’asile et en quelque sorte incapable de mentir au lecteur, la seule personne qui connaît son existence. Et il se laisse complètement aller à son imagination dans ces pages passionnantes où il fantasme la rencontre de Paul Prévert avec une vieille femme, sa fille d’adoption et ses deux fils identiques.

Ce récit à la première personne, de celui qui voit tout – et même ce qu’il ne devrait pas – est court mais riche, et il est impossible que le livre nous tombe des mains avant d’avoir atteint la dernière page. Et que tout soit vrai ou non ne compte finalement pas !

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« Une complication, une calamité, un amour », Véronique Bizot, Editions Actes Sud, 80 pages, 11€