Mariette Navarro signe, pour cette rentrée littéraire 2021, un premier roman mystérieux où le fantastique se mêle au récit de voyage.

A bord d’un cargo qui traverse l’Atlantique, la capitaine de bord autorise son équipage à une parenthèse interdite : une baignade en pleine mer. Un moment de liberté qui va petit à petit semer la discorde au sein du navire et de son équipage. Qu’a-t-il bien pu se passer lors de cette baignade ? Pourquoi cette incohérence ? D’où le bateau semble-t-il possédé ?

Le calme avant la tempête

Dans ce moment de relâchement, la commandante a bien conscience de transgresser le protocole, mais qu’importe, elle peut bien offrir ce moment de détente et de partage à son équipage qui a tant enduré depuis le début du voyage.

Elle les laisse à leur fantaisie, refusant de céder à cet appel enfantin. Du haut de son navire, elle les observe, les redécouvre et imagine leurs pensées et ressentis : « Elle s’inquiète un peu, d’un message qu’il y aurait à déchiffrer, d’un appel au secours qu’il faudrait qu’elle sache pour pouvoir agir. Mais quoi faire alors, sinon de grands signes de bras, sinon un grand cri à son tour ? (…) C’est la première fois qu’elle est seule à bord. Ce constat l’électrise, et avec lui apparaît une vision claire de nouvelles possibilités. Rapidement, elle calcule le temps qu’il leur faudra pour regagner le canot, puis ramer à travers les vagues jusqu’à l’échelle qu’elle leur tendra. »

Ce n’est qu’une fois la folie passée, que la capitaine est prise d’effroi : il y a un marin de plus à bord. Elle a beau chercher dans les dossiers et sa mémoire, elle n’arrive pas à trouver l’erreur ni le passager clandestin. Serait-ce alors une erreur de sa part ? S’était-elle trompée en comptant les membres de son équipage ?

« Silencieux, le second rôde autour d’elle, tente un rapprochement, maladroit et se racle la gorge. Et cet agacement qui lui reprend :
– Qu’est-ce qu’il y a, tu voulais me dire quelque chose ?
– Non, rien, il racle, mais c’est drôle que tu aies dit 20 tout à l’heure parce que moi aussi j’ai cru qu’on était 20, et en fait en recomptant plusieurs fois je suis retombé sur 21, je ne sais pas où s’est logée l’erreur. »

L’âme des océans et ses légendes

Secoué par cette nouvelle, l’équipage parle, se concerte et exprime ses doutes et ses difficultés quant à la reprise du voyage. En plus d’un potentiel marin supplémentaire, c’est l’environnement et le navire tout entier qui se manifestent et rendent la traversée compliquée. Une brume épaisse apparaît, noyant le bateau dans l’obscurité et laissant planer un voile d’incertitudes et de peurs au sein du navire. Une ambiance tendue, digne d’un film fantastique, où, à tout moment, tout peut basculer pour le pire : « Bon, toujours est-il que le voyage se déroule normalement, l’arrivée du cargo est signalée à La Plata, le pilote attend, prêt à venir à sa rencontre. Et puis plus rien (…) aucun autre bateau ne le repère dans la zone où il était pourtant bien arrivé. »

Bercé par les légendes maritimes, l’équipage tente de se remonter le moral et de dédramatiser la situation, pourtant, le navire reste toujours hors de contrôle et semble prendre son indépendance : « Mais le cargo n’arrête toujours pas sa route. On ne peut pas parler d’une panne complète, juste d’un ralentissement, d’une paresse, d’une impossibilité de maîtriser la vitesse de la course. On ne peut pas encore déclarer forfait, se dire abandonnés sur l’eau et à la merci des courants, dans l’obligation d’activer le signal de détresse. » C’est une situation qui lui échappe totalement. Comment cette journée va-t-elle se terminer ? Vont-ils sombrer dans les profondeurs de l’océan en restant spectateurs, impuissants face à la volonté de leur navire possédé ?

« Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes. Et il y a les marins. » Cette phrase reprend parfaitement l’essence de ce roman. Entre deux mondes. En transit. Un voyage dont on ne sait jamais s’il se finira bien. Une relation particulière à la mer, un détachement à la vie terrestre et ses obligations. Un récit intimiste, évasif et hypnotisant aux voix multiples, celles des marins et celle de leur capitaine.

« Ultramarins », Mariette Navarro, Quidam éditeur, 156 pages, 19 euros.