On a déjà entendu les histoires autour de l’ouverture du mur de Berlin, et vu les scènes de liesse générale. Mais Christine de Mazières nous plonge dans ces quelques jours qui ont tout changé, d’une façon riche et multiple.

Novembre 1989. Anna, jeune Française qui s’est toujours senti un lien spécial avec l’Allemagne, revient à Berlin Ouest. Micha, lui, travaille dans un hôpital pour personnes handicapées et reçoit une lettre mystérieuse. Günther Schabowski participe à la réunion du Comité central du Parti Communiste et sent que quelque n’est pas normal… Christine de Mazières met en scène tous ces personnages – et tant d’autres – dans un roman polyphonique qui fait passer le lecteur de l’Est à l’Ouest à la veille de l’un des plus grands bouleversements géopolitiques que l’Europe ait connu ces dernières décennies.

La folie à Berlin

Sans concessions pour les responsables politiques qui ont fait vivre la population de la moitié de la capitale allemande dans la haine de l’ennemi capitaliste et qui l’ont laissé dans la misère alors qu’ils ne se gênaient pas pour vivre dans de belles et grandes maisons et pour consommer des produits importés de l’Ouest, Christine de Mazières relève ce que pousser une idéologie politique jusqu’à ses limites peut faire endurer. Dans les paroles de Micha, le lecteur comprend ce que signifie subit un quotidien qui nous pèse. « De ma bouche d’ombre, je scrute le dehors, l’ailleurs, l’au-delà de l’univers gris qui est le mien. Un gris poisseux qui colle à toute chose. Gris des murs de mon quartier, gris de l’uniforme que je portais, gris des miradors, gris de la mer du Nord, gris éteignoir, gris de cendre, gris fumée, gris d’étoupe, gris de poix, gris de glu.« 

A travers la poésie de récits personnels et particuliers, comme celui de Micha et de son ami Tobias, l’autrice nous propulse dans le passé. Elle met en place une narration où la chronologie est parfois troublée, comme si elle voulait donner une valeur universelle à ce que ses personnages vivent. Il n’y a que les jours précédents la chute du mur qui valent d’être datés. Les détails qui ont mené à cet événement si inattendu ne sont vus que dans la continuité d’années qui se ressemblent et ne sont que souffrance pour ceux qui ne peuvent en sortir. L’autrice met en définitive en place une notion de destin constitué d’une chaîne de décisions personnelles dont on ne voit les conséquences qu’une fois qu’on a la perspective. Et au fil des pages, le lecteur semble être le seul à être le seul à connaître le dénouement de ces quelques jours de folie, comme si cette chaîne n’était visible qu’à lui seul.

L’aurore d’un nouveau jour

Trois jours à Berlin devient réellement le récit de ces trois jours qui changent le cours de l’histoire européenne assez rapidement. Mais comme l’événement ne peut que se comprendre à l’aune des frustrations et privations de la population de Berlin Est, les retours en arrière sont fascinants. Et l’accélération du rythme, l’enchainement plus rapide de chapitres qui donnent la parole à ces multiples personnages si différents les uns des autres, expriment à merveille l’inattendu de l’ouverture du mur, et la liesse de ces « Ossies » qui peuvent enfin mettre un pied à l’Ouest. « Une dizaine d’hommes et de femmes ont traversé. Je filme leurs visages, où se mêlent l’euphorie, l’incrédulité, un reste de peur. Je filme le pont Böse, arceaux métalliques dans l’obscurité, qui tangue à ses deux extrémités. Je filme la folie qui s’est emparée de la nuit, la liesse, la fête. Nous crions tous : Wahnsinn ! La nuit est devenue le jour, l’aurore d’un nouveau jour. Je commente en filmant, voix off qui essaie de surpasser les cris de joie : Nous sommes le 9 novembre 1989, sur le mur je danserai bientôt… »

Christine de Mazières nous offre un magnifique roman sur des histoires d’Hommes, de familles divisées par l’idéologie, mais aussi sur la constitution du fait politique, que sa qualité d’autrice franco-allemande lui permet de maîtriser : plus de trois décennies après la chute du mur, l’autrice parle à plusieurs générations, celle qui y était, celle qui avait connu l’Europe avant sa division, et celle qui est née bien plus tard et ne peut que difficilement l’imaginer. Comme ses personnages qui ont toujours une relation compliquée à leurs pères, à leurs aînés, Christine de Mazières nous rappelle l’ancrage temporel de toute histoire et son lien générationnel inextricable.

« Trois jours à Berlin », Christine de Mazières, Editions Sabine Wespieser, 192 pages, 18€