Sonia Rykiel, une vie de démode

Robe noire absolue sous une chevelure rousse incendiaire, la silhouette de Sonia Rykiel s’est éteinte à Saint-Germain-des-Prés, le 25 août dernier, à l’âge de 86 ans, où elle avait établi sa maison de couture. Quintessence de la femme française et de l’esprit rive gauche, retour sur sa mode au style si libre et insolent.

Le monde de la mode est en deuil. Sonia Rykiel, la célèbre couturière surnommée de tous « La Reine du tricot », a succombé, ce jeudi, à la maladie de Parkinson dont elle se savait atteinte depuis la fin des années 1990. Elle avait eu l’occasion de s’exprimer à ce sujet, pour la première fois en 2012, dans son livre « N’oubliez pas que je joue », écrit aux côtés de la journaliste Judith Perrignon. Mais ce « P de P », ce « putain de Parkinson », comme elle l’appelait, aura eu raison de cette fine silhouette noire à la chevelure rousse flamboyante.

Au commencement, c’était un pull…

Sonia Rykiel naît Sonia Flis, le 25 mai 1930, à Paris, dans une famille bourgeoise russo-roumaine. Aînée de cinq filles, elle joue d’abord le rôle du garçon manqué puis celui de petite mère. Comme Sonia Rykiel le racontait dans ses livres, enfant, elle détestait les vêtements et rêvait de se promener nue. Adulte, elle a commencé son parcours en créant des vêtements pour la boutique de prêt à porter Laura qui appartenait à Sam Rykiel, qu’elle épousera en 1954.

Dans cette boutique, rien ne lui plaisait véritablement. Elle rêve de porter des habits qui se détachent du troupeau. Elle veut un pull aux manches étroites, montées très haut sur l’épaule, un pull court pour allonger les jambes, un pull qui serait une seconde peau… Enceinte de sa fille Nathalie, elle crée une robe moulante qui met en valeur les formes du corps. Une robe à manches étroites, en jersey… Toutes ses amies, même celles qui ne sont pas enceintes, veulent la même. Elle partait déjà d’elle, de son corps, de sa manière de vivre pour concevoir sa mode.

Forte de ce succès, elle décide d’ouvrir en mai 1968, sa première boutique au nom propre, au 6, rue de Grenelle et y propose ses fameux tricots près du corps. Sur ses pulls, on trouve inscrit « Heureuse », « Sensuelle », « Mode », « Lui »… Le pull Rykiel, qui allait bientôt faire le tour du monde, était né. On n’avait encore jamais vu un tricot comme celui-là. Dans les années 1960, le pull pour femmes était ringard. On l’assimilait à un vêtement d’homme. Sonia Rykiel le réinvente, elle en fait une tenue féminine. En plus d’être sans style, le pull est à l’époque artisanal. Les femmes s’en tricotent en grosse laine, chez elles. Sonia Rykiel avouera qu’elle ne savait pourtant pas tricoter à l’instar de sa maternelle.

La révolution Rykiel, c’est la maille !

Autodidacte, Sonia Rykiel va à l’encontre de tout ce qu’on apprend à l’école. Avec la maille, elle rend obsolètes les notions de « tailleur » et de « flou » qui ont régi la couture pendant plus d’un siècle. Le succès est tel qu’en 1968 les créations de Sonia Rykiel représentent 60 % du chiffre d’affaires de la boutique Laura, contre 5 % en 1962. Dans ses collections, on trouve des pulls bien sûr, mais aussi des vestes, des manteaux, des jupes, des pantalons, beaucoup de pantalons, des robes et même des robes du soir ! Sans compter des bonnets et des écharpes. Des panoplies entières en tricot, des ensembles rayés de couleurs vives, des tenues où le noir domine.

Selon Rykiel, cette couleur n’est jamais triste ou, comme jadis, synonyme de deuil. Pour preuve, elle le fait porter aux enfants et provoque là une grande révolution : un bébé habillé de noir… En Occident, c’est du jamais vu ! Chez Rykiel, le noir peut aussi être dentelle et transparence, quintessence de féminité. Il signe la modernité de la maison, bien avant que les créateurs japonais, puis belges ne s’en emparent. Symbole de rébellion, il s’éclaire de taches de couleurs. La palette se réduit aux couleurs primaires, qui peuvent s’assembler entre elles. Outre ces rayures multicolores, les larges rayures beiges sur fond noir sont récurrentes et d’une manière générale, il n’est pas une collection qui ne comporte au moins un vêtement rayé. Les rayures sont ici consubstantielles du tricot. La couturière joue aussi avec les mots qui deviennent des inscriptions sur les vêtements, des slogans poétiques ou des livres.

Sur King’s Road, la styliste Mary Quant lance les premières minijupes, bientôt suivie, en 1964, par André Courrèges, puis par Saint Laurent en 1966. Rykiel participe à ce mouvement de libération des corps, s’affranchissant des codes d’une couture souvent très bourgeoise. En 1972, c’est le couronnement : le magazine américain Women’s Wear Daily consacre la jeune femme « reine du tricot » et les chroniqueuses de mode appellent affectueusement son petit pull le « poor boy sweater » : le chandail du garçon pauvre.

« la démode » un mode de vie

En 1974, elle fait même un pied de nez à toutes les traditions et ose faire porter ses pulls à l’envers. Les coutures deviennent apparentes. Elle le sont aussi, tout simplement, parce qu’elle refuse de doubler ses vêtements. Elle invente le « pas d’ourlet » pour éviter les épaisseurs inutiles et un poids superflu. Confondant volontairement intérieur et extérieur, elle continue de brouiller les codes de l’habillement bourgeois. Saison après saison, elle finit par imposer l’idée que le non-fini peut avoir une beauté intrinsèque. Le catalogue 3 Suisses ne s’y trompera pas : en 1977, elle sera la première créatrice à être invitée à venir y présenter ses collections révolutionnaires. Les vêtements de Sonia Rykiel ont cette particularité : ils conservent leur noblesse en vieillissant, ils peuvent aussi s’assembler à d’autres, cohabiter harmonieusement avec ceux qui ont été crées avant ou après.

Elle influencera beaucoup des grands noms de la mode. Après elle, Jean Paul Gaultier fera des pulls-robes, des rayures, des compléments de silhouette en tricot. Marc Jacobs fabriquera des quantités faramineuses de pulls. Vivianne Westwood travaillera énormément sur la maille, comme Yohji Yamamoto et Comme des garçons. Et Azzedine Alaïa l’a sublimera dans la haute couture. Néanmoins Sonia, restera le précurseur.

Une Rykiel peut en cacher une autre !

Nathalie, la fille de Sonia, qui fut mannequin en 1976 pour sa mère, puis directrice artistique des shows, a insufflé énergie et vie dans les défilés. Chez Rykiel, les filles rient, dansent, bougent. La mère et la fille s’entendent pour évoluer la mode. Nathalie Rykiel organisera le plus grand défilé de mode de sa carrière, le 1er octobre 2008, où elle décide de rendre hommage à sa mère lors du défilé Rykiel Printemps-été 2009. On célébrait ce jour-là le 40e anniversaire de la maison qui avait insufflé un vent de liberté dans le vestiaire féminin, effet ricochet de la révolution Mai 68. Pour l’occasion, Nathalie Rykiel, avait invité 30 des plus grands créateurs à réaliser une silhouette en hommage au style Rykiel. Ralph Lauren a présenté une femme en « poor boy sweater », portant une jupe serrée. Jean Paul Gaultier a proposé un mannequin en perruque rousse tricotant un immense pull. Giorgio Armani, lui, une robe moulante noire et Martin Margiela avait dessiné un manteau comme une crinière rousse.
Leurs créations clôtureront le défilé-spectacle organisé au parc de Saint Cloud et seront mises à l’honneur la même année au Musée des arts décoratifs de Paris lors de l’exposition rétrospective consacrée à la Maison.

Rykiel sera toujours Rykiel

Jusqu’à la fin, cette séductrice disait apprécier « tout ce qui pimente la vie – un bon saint-émilion, du chocolat noir et des hommes ». Elle regrettait de ne pas pouvoir téléphoner à ses amis, César, Jean-Claude Brialy, Philippe Noiret ou Marc Chagall, trop tôt disparus. Ou encore à Andy Warhol, qui avait réalisé un tableau où elle apparaît yeux verts et teint pâle auréolée de sa célèbre crinière. A 80 printemps passés, Sonia Rykiel apparaissait encore au premier rang des défilés de sa maison, rachetée par une société d’investissement de Hongkong, Fung Brands Limited, en 2012, pour renforcer la marque à l’international. Mais ces deux dernières décennies, elle combattait la douleur avec acharnement. La « putain de Parkinson » lui a lentement volé son corps, son esprit et la vedette. Elle en parlera magnifiquement dans le livre co-signé en 2012 avec la journaliste Judith Perrignon (N’oubliez pas que je joue, éd. L’Iconoclaste). C’est d’ailleurs dans ce récit doux comme une confidence et déchirant comme un cri que Rykiel, la jouisseuse infatigable, l’icône de Saint-Germain-des-Près, l’actrice de sa propre vie, dit : « Plus tard, lorsque je ne serai plus la même, j’offrirai des cocktails sublimes dans des verres superbes. Je serai jeune longtemps, je ne me laisserai pas happer par la vieillesse, je me battrai, me transformerai, je ne crois ni aux potions, ni aux massages, je ne crois qu’à l’allure, au déplacement du dos, de la tête, je deviendrai un symbole. » Elle ne mentait pas toujours.

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