Le terme de chroniques est généralement associé à un exposé de faits de style journalistique, où l’écrivain relate le déroulé d’un événement. Ici, ce n’est pas le cas. Asli Erdogan nous offre des chroniques de ses émotions, de ses pensées et de son ressenti des événements dont elle a été témoin en Turquie.

« Je ne veux pas être complice »

L’engagement de cette femme turque qui savait tout à fait ce qu’elle risquait est admirable. Elle défend les Kurdes, les femmes, et les minorités en général. Asli Erdogan est consciente des risques qu’elle prend en étant conseillère éditoriale au journal Ozgür Gündem, et ils se sont réalisés en juillet 2016 : elle a été emprisonnée pendant environ six mois. Mais elle soutient que son engagement est nécessaire, qu’elle doit tirer parti de sa notoriété en Turquie pour mettre en lumière les dérives du régime. C’est l’objectif que semble poursuivre ce livre. Ses chroniques sont ses réflexions personnelles sur les événements turcs des dernières années. Au fil du récit et des chapitres, le lecteur découvre l’état d’esprit de la romancière, sa colère face au traitement réservé à une grande partie de la population turque, mais aussi son pessimisme quant aux évolutions positives que pourraient prendre le régime.

Un des aspects les plus impressionnants du livre d’Asli Erdogan est la dimension historique que prennent ses chroniques. Elles regorgent de références à l’histoire européenne du XXe siècle, rappelant combien la Turquie en fait partie. La romancière compare le régime turc et les exactions qu’il met en place au régime nazi, et, de façon encore plus dérangeante, à Auschwitz. La plupart du temps, ces références sont explicites et guidées par une visite que l’écrivaine a elle-même effectuée sur les lieux de l’ancien camp. Mais parfois, et de plus en plus fréquemment au fil des chroniques, les frontières entre l’Allemagne nazie et la Turquie d’aujourd’hui s’effacent, et il est difficile de faire la différence entre les deux. Asli Erdogan ne pouvait choisir meilleure stratégie pour faire passer son message !

Un fond engagé dans une forme engagée

Le meilleur vecteur de l’engagement de la romancière pour une Turquie démocratique et tolérante, c’est son écriture. Une écriture franche et vraie, réaliste et pragmatique, et pourtant magnifiquement romancée, qui s’adapte au propos d’Asli Erdogan, qui permet de décrire « une guerre, plus vraie que réelle, mais dont la réalité n’évoque même pas celle d’un rêve ». Et la romancière donne complètement de sa personne dans ce récit, elle le vit et le personnalise de la plus belle des façons, et les images qu’elle utilise sont poignantes. Elle est bouleversante de sincérité, et nous transporte totalement dans la Turquie qu’elle dépeint, on s’imagine à sa place quand elle nous dit « je me suis repliée sur moi-même comme un point d’interrogation qui se tord le ventre ».

L’écriture d’Asli Erdogan est encore plus puissante puisque qu’elle va jusqu’à s’interroger sur elle-même. La romancière remet en question l’influence que peut avoir sa prose, l’effet qu’elle peut créer sur ses lecteurs, les sentiments qu’elle peut provoquer. Et surtout, son potentiel d’action. L’objectif premier d’Asli Erdogan est de faire prendre conscience à ses concitoyens de la réalité dans laquelle ils vivent, mais surtout de la possibilité d’agir pour la changer. Mais il lui arrive à elle aussi de douter du pouvoir des mots, de leur capacité à mobiliser les hommes : elle ressent « l’atroce pesanteur des mots » et le gouffre qui se cache « dans le silence des phrases et des récits dont le sujet s’est égaré ».

Et « peut-être que certaines choses ne peuvent être racontées autrement que par elle-même », peut-être que l’écriture ne remplit pas toujours son rôle. Pourtant, Asli Erdogan n’abandonne jamais, elle continue son combat et même après 133 jours de détention, elle croit toujours dans la possibilité d’améliorer la situation des minorités en Turquie. Et son courage force l’admiration, autant que le courage de son écriture magistrale.

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Le silence même n’est plus à toi, Asli Erdogan, Actes Sud, 171 pages, 16,50€

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