Leur album No Go Zone est l’une des révélations musicales de cet automne. Le groupe français Shelmi, composé de Sacha, Ben et Célio, nous a accordé un entretien pour parler rap, chanson, espoirs et fatalité, non sans une pointe d’insolence et d’humour ! 

Ce 21 septembre sort enfin le premier album No Go Zone de Shelmi. Douze titres écrits et composés par Sacha (chant), Célio (batterie, percussions) et Benjamin (claviers, programmations) entre rap et chanson, pessimisme et dérision. Du constat noir de Nord Hémisphère, jusqu’au cheminement intérieur tortueux de Quelque Chose, en passant par l’ombre des attentats de 2015 dans No Go Zone où la critique acerbe du monde du travail dans Waterproof – appuyé en interlude par la voix de ColucheShelmi plaque des mots durs sur des accords d’électro-pop dansants ou bruts, avec un sens aiguisé de la formule et des mélodies. Entre PNL et La Femme, maniant aussi bien le vocoder que les sonorités dance-pop, Shelmi réussit parfaitement l’alliance entre rap, pop et chanson.

Nous avons rencontré Sacha, Ben et Célio dans les bureaux de leur label Tôt ou Tard à Paris. A l’image de leur musique, les trois « impertinents » savent se montrer à la fois drôles et profonds, acides et bienveillants. Entretien.

Shelmi – (c) Flavien Prioreau

Vous êtes tous les trois musiciens depuis longtemps et vous avez eu d’autres projets avant Shelmi, qu’est-ce que ce premier album représente pour vous ?
Ben : C’est l’aboutissement de deux ans de travail, mais c’est aussi l’aboutissement à l’instant T de tout ce qu’on a pu vivre et de tout ce qu’il s’est passé dans le monde à ce moment-là : les attentats, la « crise »…

C’est une tendance en ce moment, beaucoup de nouveaux artistes qui cartonnent explorent un genre entre rap et chanson, je pense à Eddy de Pretto ou Angèle… Mais même les titres d’Orelsan flirtent aujourd’hui avec la pop. Ce mélange des genres, ça vous plait ? Où vous situez-vous ?
Ben : Ça nous plait grave ! On a fait le chemin inverse d’Orelsan justement, venir de la pop et de la chanson pour aller vers un truc plus « rap ». Moi j’adore les fusions, les mélanges de musique, c’est super cool.
Sacha : Que ce soit Orelsan ou Damso, qu’on écoute beaucoup aussi, ils viennent du hip hop, du rap et maintenant ils font des chansons. Maître Gims aussi vient du rap ! Mais maintenant ils assument de chanter… Nous on a plus écouté de rap que de chanson française. Dans le rap ce qui nous plait c’est la sincérité, le côté direct, le côté frontal qu’on ne retrouve pas dans la pop qui est toujours teintée d’une sorte de poésie…
Célio : La pop, c’est plus maquillé. Il y a une prise de position dans le rap qu’il n’y a pas dans la pop.
Ben : Après, c’est vrai que souvent les rappeurs arrivent en studio le matin, ils écoutent l’instru, vont écrire le texte et le soir et c’est plié. Nous comme on est très perfectionnistes, on mature les choses beaucoup plus longtemps. Un morceau va s’étaler sur plusieurs mois, du début de l’écriture de Sacha à l’instru, aux retouches… C’est un processus plus long que dans le rap, même s’il y a ce côté frontal et spontané c’est vrai.

Justement, comment naît une chanson de Shelmi ?
Ben : Il n’y a pas de formule ! Parfois quelqu’un a une idée, parfois on fait une jam et on tripe ensemble jusqu’à ce qu’il y ait un truc qui nous plaise…
Sacha : Ce qui est sûr c’est qu’à un moment donné on se retrouve face à ce qu’on appelle le « magma ». C’est une sorte de Big Data de tout ce qu’on a créé, et après il s’agit de prendre des éléments et de les recoller, de voir si ça fonctionne et d’essayer de faire des chansons avec ça. Ça prend beaucoup de temps parce qu’il faut aussi laisser reposer, parfois dormir dessus, mais c’est une partie très cool.

Et pour les textes est-ce que ça a été facile de basculer vers une écriture plus « rap » en français ?
Sacha : Je dirais que ça a été plutôt douloureux ! Parce que quand on écrit en français, il y a une petite mise à nu qui n’est pas forcément agréable au début, mais finalement on s’y fait. C’est comme jouer devant quelqu’un pour la première fois, on n’est pas forcément très à l’aise mais une fois qu’on a franchi le pas c’est bon.

J’imagine que vous devez avoir hâte que le public découvre cet album ! Est-ce que vous préparez aussi des morceaux inédits pour le live ?
Célio : Oui, on a hâte de jouer l’album en live le 9 octobre au Badaboum !
Sacha : Surtout que là on est en train de préparer des extended, des versions plus longues… On lâche les chiens !
Ben : Et il y aura une ou deux reprises !

Est-ce qu’il y a un morceau dans l’album qui vous tient particulièrement à cœur ou dont vous êtes particulièrement fiers ?
Sacha : Pour moi c’est peut-être Mauvais Départ parce que je pense que c’est vraiment la clé de voûte de cet album dans le thème qu’il aborde. Il traduit bien ce qu’on a pu ressentir au moment de quitter la fac, les études… Ce truc un peu absurde de sentir que l’on s’engage dans le monde du travail et que, même si l’on nous a promis monts et merveilles, en fait on sait très bien que ça va être une voie sans issue, une voie chiante ! Mauvais Départ porte ce message-là et ce spleen-là, cette mélancolie.
Célio : Je rejoins Sacha là-dessus.
Ben : Moi je dirais 2K17, inspiré d’Éric Garner (Un homme noir de 44 ans tué lors d’une interpellation policière en 2014 à New York, NDLR), qui résonne en France avec l’affaire Adama Traoré, l’affaire Théo…

Vous chantez : « Mais qu’est-ce qu’on espère dans ce nord hémisphère ? » Qu’est-ce que vous espérez, vous ?
Sacha : En fait c’est aussi qu’est-ce qui nous permet d’espérer ? Et c’est une vraie question ! Vu l’état du monde, vu que la politique ne résout rien et ne fait que créer des problèmes en plus…
Célio : L’espoir, ce serait que les lignes bougent, qu’on remette en question un système capitaliste à bout de souffle selon moi, et cette pression sociale qui t’invite à rester dans la même machine… Te dire qu’il y a d’autres chemins possibles, d’autre façons de faire.
Sacha : On peut espérer que les gens arrêtent de jouer le jeu. C’était un truc fait pour les baby-boomers qui leur a peut-être convenu à eux, mais nous je crois que la meilleure façon qu’on a de vivre notre vie c’est de faire ce qu’on aime. Il faut suivre nos vocations, ne pas se mettre de barrières. En l’état, on a plus de choses à perdre si on ne prend pas ce risque.

Vos textes sont plutôt pessimistes mais ils sont associés à des musiques et des mélodies pop plus légères, était-ce une volonté de votre part ?
Célio : Oui, on voulait créer un contrepoids !
Ben : Moi je pense que ça n’a pas été conscient…
Sacha : C’est juste qu’on n’aime pas trop le « total look » !  On aime toujours faire un petit pas de côté, apporter un contrepied, apporter de la nuance… Les émotions que l’on préfère sont celles qui sont à la fois teintées d’un peu de rire et d’un peu de larmes. Si on est que dans le même registre, c’est un peu lourd.

Et enfin si vous deviez emporter une chanson sur une île déserte, ce serait laquelle ?
Célio : Celle-là ça faisait longtemps qu’on me l’avait pas faite ! (Il réfléchit…)
Ben : Moi je pense que je prendrais Is This love de Bob Marley ! Obligé sur une île tu ne vas pas écouter un son hardcore !
Sacha : Attends c’est peut-être une île en Norvège ! (Rires) Moi ce serait As de Stevie Wonder !
Célio (qui réfléchit toujours) : C’est très compliqué… Je vais aller vite je vais dire Workin Day and Night de Michael Jackson, pour me lever de bonne humeur chaque matin.
Ben : Tu vas avoir mal au cou mec à la fin !
Sacha : Qu’est-ce que tu vas faire avec Workin Day and Night sur ton île déserte ?
Célio : Mais le matin mec, pour ramasser les noix de coco ! (Rires)

Shelmi, Album No Go Zone (Tôt ou Tard) disponible depuis le 21 septembre 2018.
Shelmi sera en concert le 9 octobre au Badaboum à Paris.
Page FB / Site officiel

SHARE
Journaliste, curieuse et amoureuse des mots, j'aime partager mes découvertes musicales et artistiques sur la toile.