D’où vient l’effervescence d’arômes de ce vin intranquille qu’est le champagne ? Ryoko Sekiguchi propose de nous pencher au dessus de la coupe au point de s’en mouiller le nez dans Sentir aux Éditions JBE.

C’est lors d’un confinement que l’on propose à Ryoko Sekiguchi de mener une série d’entretiens avec le Chef de Caves de la Maison Perrier-Jouët, Hervé Deschamps. Dans l’impossibilité d’une rencontre physique, la non-spécialiste en vin doit se contenter pour commencer, d’une initiation aux secrets du champagne via une plateforme de visioconférence. Début d’un jeu de miroir entre mots et vins.

D’emblée il a donc été question de langage avant que des expériences perceptives directes et singulières n’interviennent. Est-ce pour cela qu’il y a, dès les premières pages du livre, cette sorte de révérence de l’élève studieuse face au professeur ? Quoiqu’il en soit c’est avec une douce pédagogie qu’Hervé Deschamps semble avoir partagé sa passion. « Semble », car l’originalité de ce texte d’entretiens, est d’être écrit sous la forme d’un récit subjectif. Ce qui a permis à Sekiguchi d’y inclure également la présence et les mots du chef Pierre Gagnaire avec lequel Hervé Deschamps a collaboré ainsi que les observations et les belles planches d’herbier du botaniste Marc Jeanson.

Mais revenons-en aux mots. Quasi unique moyen de partage pendant ces premiers entretiens sous l’ombre du covid, ils continuent de s’imposer devant une coupe de champagne, une assiette ou un spécimen botanique. S’expose alors la difficulté de l’exercice entre facilité et empêchement. Les mots disent toujours plus et jamais assez. Est-ce alors le fait que Sekiguchi navigue entre deux langues d’écritures (le japonais et le français) qui lui donne ce caractère frais et joyeux, comme un jeune champagne fougueux qui jouerait avec les codes attendus ? Toujours est-il que c’est avec une curiosité grandissante que défile les chapitres abordant les différents temps de cette boisson à l’insouciance éternelle.

De la culture du raisin à sa fermentation, de l’assemblage à ses accords, le champagne semble se jouer de la temporalité humaine pour affirmer ses vies multiples. Raisins de différents millésimes, provenant de vignes d’âges et de terroirs variés, associés dans la perspective d’un vin qui se révèlera après minimum trois années de repos en cave, et qui ne cessera d’évoluer dans sa bouteille jusqu’à son ouverture, le raisin s’affirme être un matériau de transmission entre les êtres humains. Retour à nouveau aux mots. Est-ce alors si étonnant que Sekiguchi conclut son livre par une maligne adresse aux futur.e.s lecteurs.rices et dégustateurs.rices de 2098 ?

Sentir donne soif c’est un fait. Mais il ne donne pas seulement soif de champagne, il donne aussi soif de rencontres. Et n’est-ce pas encore là une similitude entre une bouteille de vin et un livre ?

« Sentir », Ryoko Sekiguchi, Éditions JBE Books, 2021, 188 pages, 19 euros.