Besoin d’évasion en cette période compliquée ? Sortir du quotidien tout en s’interrogeant sur le monde qui nous entoure, poussant les logiques jusqu’à leurs limites pour prouver leur absurdité – ou leur dévoiement ? Nous vous proposons trois dystopies qui interrogent notre société – notre modèle économique, notre système politique et nos interactions sociales.

Massacre, Anne Hansen

C’est le monde de l’Entreprise que nous présente Anne Hansen dans son premier roman, un monde où les « éléments » sont interchangeables, doivent être corporate, et où le moindre faux pas entraîne une descente aux enfers. Et c’est justement la chute de Charles Blanchot, employé de cette entreprise, qui par excès de zèle, propose un projet de réorganisation de l’Entreprise dont il fera les frais. Massacre est une forme de dystopie qui ne dit pas son nom, qui met en mots ce qui est déjà la réalité et qui nous interroge : une fois tombés les masques, qui voudrait vivre dans notre monde ?

Avec la présence très fortes des attentats qui ont eu lieu dans nos sociétés occidentales ces dernières années – sans qu’ils ne soient jamais nommés, on reconnaît aisément les tueries du Bataclan et de Bruxelles -, Anne Hansen critique une hypocrisie généralisée dans l’opinion publique, qui cède à la peur et accepte toute forme de restriction des libertés individuelles. C’est dans ce cadre que la primo-romancière peut dérouler son analyse du libéralisme et du capitalisme modernes, où les valeurs travail et capital devancent toutes les autres. Alors que très peu de personnages ne se voient donnés un nom dans le roman, Charles Blanchot incarne les inquiétudes qui sont celles d’une classe dominante qui se sent menacée : alors qu’il est mis au placard par ses supérieurs, il est obsédé par ce qu’il vit comme une perte de « virilité », il est très clairement vicitme de souffrance au travail quoi qu’il ne veuille pas se l’avouer, et il ne vit qu’à travers l’approbation de ses supérieurs.

Louise Villiers est le seul personnage qui permet une forme de porte d’entrée pour une prise de recul sur l’Entreprise et le monde dans lequel elle évolue. Cette employée des ressources humaine semble se désolidariser en grande partie de ce qui est fait par la direction de l’Entreprise, et observe à quel point certains des mécanismes mis en place sont pervers. Mais elle reste impuissante, ne tentant pas réellement de changer les choses… Dans ce livre où notre réalité semble pousser à son paroxysme, espérons que l’impuissance fasse aussi partie de la dystopie…

« Massacre », Anne Hansen, Editions du Rocher, 216 pages, 17€

 

En Marche !, Benoît Duteurtre

Avec un conte philosophie aux bases ancrées dans notre pays, Benoît Duteurtre met en scène ce qui pourrait bien être l’avenir de la France dans quelques années. Le personnage principal d’En Marche !, le jeune député Thomas nouvellement élu sous l’étiquette du parti En Avant décide d’entreprendre un voyage d’étude en Rugénie. Et c’est là que la dystopie fait une entrée fracassante dans le roman : un pays imaginaire qui n’est finalement pas si irréel…

Thomas croit avec enthousiasme dans le bien-fondé des réformes lancées depuis les dernières élections, et décide de se rendre dans ce pays aux marges de l’Europe qui a poussé le projet qui l’anime beaucoup plus loin. C’est ainsi qu’il s’envole pour la Rugénie, petit territoire récemment indépendant qui, d’après les conseils de l’économiste Stepan Gloss, a mis en place une déréglementation totale de l’économie, accompagnée d’une hyperréglementation des libertés invididuelles. Les contradictions au coeur du projet politique soutenu par Thomas ne tardent pas à se dévoiler, à mesure que ce personnage naïf découvre un pays où la protection de l’environnement, des minorités sexuelles ou des personnes handicapées est au centre de tout discours politique. Evidemment, comme dans tout bon conte philosophique dystopique, l’écart entre les discours et la réalité devient vite le coeur du propos, et chaque découverte de Thomas en rajoute à notre angoisse : la privatisation de la plupart des services publics a baissé la qualité de vie des Rugènes, la protection de l’environnement n’empêche pas la déforestation d’une grande partie des montagnes pour exporter le bois en Asie, dénaturant par la même occasion les paysages vantés par les guides de voyage…

Mais contrairement aux dystopies habituelles, En Marche ! ne présente pas de personnage en proie à une révélation qui se révolterait contre le système. Bien que critique de la réalité du terrain en Rugénie, Thomas est prêt à tous les compromis, démontrant par là même une forme de cynisme du pouvoir et des dirigeants politiques. Une dystopie où toute forme de révolte est tuée dans l’oeuf, de quoi nous inquiéter encore davantage sur le monde dans lequel nous vivons !

« En Marche ! », Benoît Duteurtre, Editions Gallimard, 224 pages, 18,50€

 

Sans eux, Caroline Fauchon

En quelques années, les hommes se sont affaiblis et ont disparu. Les femmes ont donc naturellement pris leur place dans l’espace public, se renforçant également physiquement. La science a fait des progrès et a pu s’adapter à l’absence naturelle de mâles pour la reproduction, développant la semence en laboratoire. En ce qui concerne le plaisir dans les relations sexuelles, les femmes n’en ont jamais autant pris que maintenant qu’elles font l’amour avec d’autres femmes, et leur clitoris se sont développés.

Voilà la société qui entoure Lisa, narratrice de Sans eux, la dystopie féministe de Caroline Fauchon. Mais elle, elle n’est pas aussi à l’aise que ses congénères dans cette nouvelle société. Où sont les hommes ? Ont-ils réellement disparu ou se sont-ils cachés ? Elle ne veut pas oublier, ne veux pas supprimer les hommes de la surface de la Terre, mais surtout de son histoire. Evidemment, elle ne se plaint pas de ne plus avoir à être sur ses gardes dès qu’elle sort dans la rue, et de prouver doublement sa valeur quand elle passe un entretien d’embauche. Mais elle se sent mal à l’aise dans ce monde qui assiste à la disparition progressive de la moitié de l’humanité, sans s’interroger sur la situation, et face à l’enthousiasme général, qui gagne par exemple ses amies Awa et Eugénie, elle ne peut s’empêcher de douter, et d’essayer de prendre de la distance avec la situation.

Elle le raconte sur un blog, dans des chroniques où elle se questionne sur la nouvelle domination féminine, sur ce que signifie un monde désormais « sans eux » – mais n’étions nous pas déjà sans eux quand nous ne pouvions accéder à l’espace public qu’ils occupaient tout entier ? « Ce moment de parole que j’inaugure a pour vocation de nous interroger, de nous aider à prendre du recul, de faire la place à toutes, à celles qui se sentent gemmes depuis toujours, celles qui le ressentent depuis peu, celles qui ne se sentent plus femmes désormais, celles qui viennent de le devenir ou d’y renoncer d’une façon ou d’une autre, à ces être équivoques qui sont restés en vie, à toutes celles qui forment désormais notre humanité. » Elle interroge ce que veut dire être femme dans un monde où la situation est poussée à son paroxysme, nous forçant à nous poser la question pour notre monde où l’homme domine toujours : que faudrait-il pour qu’un basculement s’opère et que les femmes entrent dans l’espace public ?

« Sans eux », Caroline Fauchon, Editions Actes Sud / Un endroit où aller, 240 pages, 21,50€

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here