Performances où le corps s’envisage comme réceptacle des maux sociétaux, vidéos où le geste s’active, photographies à la composition soignée, le travail de Sarah Trouche touche. La gentillesse qui se lit dans ses yeux est à la mesure de la force de son engagement artistique, et derrière la nudité du corps s’affiche une prise de position : celle de faire bouger les choses.

Sarah Trouche est arrivée à Paris à l’âge de dix-huit ans. Issue d’une famille pour le moins peu conventionnelle, elle est la seule enfant biologique de quinze frères et sœurs, tous accueillis. Sa mère souhaitait (et tel est toujours son désir) permettre aux enfants « innadoptables » de trouver leur place dans une société où il est bon d’avoir les moyens de faire ses preuves avant de pouvoir avoir droit de cité. Quand elle arrive à Paris, empreinte de cette idéologie, Sarah Trouche est meurtrie par le sort que l’on réserve à ceux qui n’ont rien -la rue- et décide de sensibiliser le monde par ce qu’elle possède -son corps. Naît alors, dans ce qu’elle qualifie elle-même d’une « action naïve », sa première performance, First. Elle plonge nue, la nuit, vêtue d’un seul harnais, sous les ponts de Paris. Dans cet acte s’inscrit la genèse de sa pratique : elle posera son corps nu comme miroir des injustices sociales.

Sans titres, Paris, 2017 Photographie de la toute première performance, Polaroïds à la chambre argentique, 42cmx 32cm Pièce unique © Sarah Trouche/ADAGP

Le corps comme engagement

Le corps, enveloppe répudiée par Platon, est chose commune. D’un constat si simple résultent des problématiques sociales, culturelles, anthropologiques, et les maux les plus durs s’y lisent : racisme et discrimination, harcèlement et sexisme… Du corps découle notre rapport à l’autre. C’est donc tout naturellement que Sarah Trouche l’utilise. Consciente de l’immense impact que la visualisation du corps -en mouvement ou non- implique, elle le considère comme un espace de communication. Sa nudité se veut exempte d’érotisation. Elle n’est pas celle d’un corps genré, elle est celle d’un corps -universel- qui n’offre que ce qu’il a. Pour l’artiste, « s’habiller, c’est se couvrir d’un code social ». Alors elle a choisi le dépouillement, tout en admettant, en assumant complètement que sa nudité, celle d’une femme, s’inscrit dans une revendication politique. D’autres l’ont fait avant elle, et ses prédécesseures (les artistes femmes et féministes des années 70) ont exploré différentes manières de théâtraliser le corps.

Pour Sarah Trouche, ce sera la couleur. Reprenant l’idée des Athropométries de Yves Klein, son corps devient le monochrome qu’ont pensé ses interlocuteurs. Car c’est pour rendre compte d’histoires vraies, de problématiques racontées par des femmes rencontrées que Sarah Trouche se peint. Couleur d’autrui, palette du monde, le corps vient rendre compte d’un état social. Il attire l’œil là où il n’est pas, polarise les regards et permet même de préserver un peu plus l’intimité des souffrants. La nudité permet d’éloigner le voyeurisme des images usuelles de l’horreur. Réceptacle des atrocités, incarnation des dangers, personnification des douleurs, il contient en lui toute l’allégorie d’un instant d’injustice assassine. Le corps peint de l’artiste devient médiateur et préserve du jugement : il se fait arme.

Action for Jinmen Island Taiwan, 2013, Diptyque, photographique de performance, C-print 120cm x 120 cm et 160cm x 120cm © Sarah Trouche/ADAGP

« Dans mon travail, même si on me voit partout, je ne parle jamais de moi […] ça n’est pas mon combat. »

Les histoires se déroulent toujours de la même manière. Le plus souvent, des femmes viennent à sa rencontre, la discussion s’engage et, à partir d’histoires de vie racontées sur un bout de table, sont appelées des problématiques qui dépassent l’individu. La compagnie de danse où se côtoient streapteaseuses et danseuses classiques s’est montée ainsi, alors qu’elle avait du temps entre deux avions et que l’une des danseuses, croisée par hasard, lui a proposé de venir essayer un cours de pole dance. En a résulté la performance Je ne peux pas rester silencieuse / a feminist vertical strike (2017) et la création d’une compagnie de danse, Winter story in The wild jungle.

Il en va de même pour la performance qu’elle a faite à Tétovo en 2013. A cette époque, elle croise l’ancienne directrice de l’Alliance française qui lui fait part de l’enfer que vivent les habitants de cette ville prise entre deux cultures et où la liberté des femmes est tous les jours menacée. Sarah Trouche s’y rend, seule avec ses couleurs et son appareil photo. Elle y rencontre une femme qui lui racontera son quotidien. De ce double contact émerge une action où l’artiste de dos, nue, en haut d’une des falaises qui encercle la ville, se fait peindre la carte du territoire qu’elle voit. Celle qui peint, comme toujours chez Sarah Trouche, est celle qui a rapporté les faits.

En 2013 toujours, l’artiste met son corps au service du peuple Kazakh qui, affamé par l’assèchement de la mer d’Aral, ne peut plus pêcher ; elle part sur les îles Jinmen, zone à la croisée de conflits de guerres et réveille des écrits oubliés ; en 2010, elle monte sur les décombres d’une ville chinoise, victime d’un tremblement de terre et abandonnée des autorités ; en 2017 elle se confronte au désert et se met nue au milieu des Touaregs pour défendre leur mode de vie et leurs croyances… Refusant l’inaction, appelant au dialogue, les prises de position de Sarah Trouche s’imprègnent de toutes les revendications. En Martinique, elle entend aussi bien la violence des descendants d’esclaves que ceux dont la vie est aujourd’hui de tenter de réparer les erreurs de leurs aïeux… Le monde entier a droit au soutien de l’artiste dès lors que les causes sont celles, humaines, de peuples délaissés obligés au silence.

G : Aral Revival #04 Kazakhstan, 2013 Photographie de performance C-print 95,5cm x 95,5cm © Sarah Trouche/ADAGP – D : Copyright ADAGP Action for Tetovo Macedonia, 2012 Photography of performance C-print © Sarah Trouche/ADAGP

Sarah Trouche s’empare des histoires, ou plutôt s’y intéresse, et leur donne littéralement corps. Elle fait fi des troubles, des douleurs et des risques des situations qu’elle met en scène, mue par un sincère désir de porter les regards là où ils ne sont pas. Seul le message compte. Espérant que cette lumière, ces couleurs qu’elle y appose permettront au monde de s’éveiller un peu plus et de garder un œil vigilant sur ce qui l’entoure. Avec elle, l’art retrouve son statut d’éveilleur de conscience et s’éloigne du statut d’ « inutilité » que les classiques imposaient.

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Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.