Jusqu’au 20 février, la galerie Pauline Pavec a invité la chercheuse Sandra Barré pour une carte blanche sur la perception de l’odeur dans l’histoire de l’art. Avec Odore, l’art, l’odeur et le sacré, elle explore une appréhension de l’art encore mal connue : par le nez. Untitled l’a interrogé.

Sandra Barré est historienne de l’art, esthéticienne (philosophe de l’art) et curatrice. Passionnée par les non-visualités, elle défend souvent que les choses devraient être plus poreuses qu’elles ne le sont, notamment, quand elle raconte qu’il a fallu choisir entre faire une thèse sur l’art olfactif en esthétique ou en histoire de l’art. Elle trouve ça absurde de devoir sectoriser et segmentariser. « Je trouve ça tout à fait irrationnel la manière dont l’art est encore cloisonné en France. Cela induit une hiérarchisation qui a pu trouver sa justification fut un temps, mais qui aujourd’hui s’étiole complètement. Comment, en 2021, après toutes les propositions artistiques qui existent particulièrement depuis le tournant du XXe siècle, peut-on encore être englué dans ce que l’on nomme “art visuel” ? »

Je l’ai interrogé à propos de son exposition Odore, l’art l’odeur et le sacré, présentée à la galerie Pauline Pavec jusqu’au 20 février. Elle m’a parlé de son sujet d’étude autour des senteurs dans l’art, de la manière dont les artistes l’ont envisagé depuis le début du XXe siècle et combien « la critique est restée silencieuse face à ces caractéristiques olfactives qui émanent des œuvres d’un Marcel Duchamp, d’un Joseph Beuys ou d’une Julie C. Fortier ».

La première chose qui m’interpelle, c’est pourquoi l’odeur ?

Sandra Barré : Pourquoi l’odeur ? Mais parce qu’il faut bien commencer quelque part pour décloisonner et remettre le corps au cœur de l’expérience artistique ! L’odeur, pour ça est un médium fascinant. Elle permet d’envisager une double perception. À l’inverse de ce qu’on voit ou de ce que l’on entend qui reste à distance, l’odeur ouvre la porte à l’intérieur du corps, elle pénètre. Il y a donc un rapport tout à fait immédiat, intime et direct avec l’œuvre. Et il y a une nécessité du corps présent aussi dans la réception de l’œuvre. Pour l’instant, il est impossible de dématérialiser une œuvre olfactive. Si on veut l’enserrer entièrement, il faut pouvoir être là, avec elle.

Vue d’exposition – Photo Sarkis Torossian.

Tu dis souvent que l’histoire de l’art a coupé l’individu.e en deux et a délaissé ses chairs pour s’intéresser particulièrement à son intellect, quel lien avec l’art olfactif ?

J’ai l’impression qu’en Occident (et j’insiste sur ce point parce que les perceptions se modulent d’une civilisation à l’autre), il a toujours été tenté de prouver combien l’être humain n’avait rien à voir avec l’animal. Plus futé, plus conscient, plus sensible, plus intelligent… bref, au-dessus. Mais s’il peut faire des circonflexions avec son esprit et se targuer d’être « mieux que » (il est aisé de s’envisager mieux que celui.celle qu’on ne comprend pas, n’est-ce pas ?), une chose le lie, et l’a toujours lié à sa condition : son corps. Son corps périssable, mystérieux, voué, comme toute chose, à disparaître et sur lequel il n’a qu’une mince prise. Et il se trouve que ce corps sent. Il sent dans les deux sens du terme : il respire les effluves autant qu’il en exhale. Cette volonté de taire ce corps animal, de s’en émanciper, de l’assembler à autre chose se retrouve dans l’histoire de la parfumerie, bien sûr, avec cette myriade de déclinaisons olfactives autour des fragrances végétales que l’on porte (c’est fascinant d’observer comme on se pare d’odeurs de plantes non ?) mais également dans l’histoire de l’art qui a tout misé sur ce que l’on voit, sur ce que l’on intellectualise.

Tu distingues histoire de l’art et histoire de la parfumerie ?

Il existe effectivement une vieille querelle qui interroge sur le statut du.de la parfumeur.se : est-il.elle artiste ? Je pense que oui. La question du statut de l’artiste est complexe, et j’aurais tendance à m’inscrire dans la lignée de ceux.celles qui avancent, comme Joseph Beuys, que tout le monde est artiste. Pour moi, dès qu’il y a acte de création, il y a artiste, mais l’histoire en a décidé autrement et s’est scindée. D’un point de vue assez factuel, artistes et parfumeurs.ses se ressemblent à plusieurs égards : ils.elles manient des matières, tous deux répondent à des contraintes plus ou moins strictes selon les situations (commandes publiques, appels à projets pour les artistes par exemple et briefs pour les parfumeurs.ses) pour permettre la création d’un objet, de quelque chose. Mais les usages en ont décidé autrement… Car, pour moi, ça n’est pas tant le statut de l’artiste qui pose question, mais celui de l’œuvre. Certains artistes envisagent le parfum comme une œuvre. Je pense ici à Quentin Derouet qui a réuni l’ensemble de son travail d’étudiant dans un alambic, qui l’a allumé et qui en a tiré quelques gouttes essentielles transformées en jus. Peter de Cupere, également présent dans l’exposition, a aussi commercialisé, il y a peu, des parfums. Quelle différence entre ces parfums et le dernier Lancôme ou le dernier Annick Goutal ?

Quentin Derouet, Intention, Fiole, absolu obtenu après la distillation des œuvres de jeunesse de l’artiste. Parfum de synthèse réalisé à partir de l’Absolu, flacon, Dimensions variables, 2013 – Photo Sarkis Torossian

Mais pour autant, ces deux mondes de la parfumerie et de l’art se rencontrent dans l’art olfactif.

Oui, bien sûr il y a rencontre. Enfin, je dirai plus qu’il y a fusion. Et le parfum est d’ailleurs l’une des expressions de ce que l’on appelle art olfactif, mais il ne s’y résume pas. Pour l’instant, je dirai qu’est art olfactif tout ce qui est considéré comme œuvre d’art et qui permet ou promet une expérience olfactive. Les bouquets de Willem de Rooji, les installations de Roman Moriceau, les savons de Claudia Vogel, les performances de Gwenn-Aël Lynn et les objets de Julie C. Fortier ou de Boris Raux, les danseuses de Degas d’Antoine Renard, mais aussi les parfums détournés de Florence Audéoud et ceux d’Anika Yi…

C’est cette pluralité de formes que tu as voulu rassembler dans l’exposition Odore, l’art, l’odeur et le sacré ?

Tout à fait, on peut expérimenter toute forme de médium dans l’art olfactif, et comme je souhaitais embrasser une histoire de l’art olfactif dans Odore, j’ai souhaité que de multiples médiums s’y retrouvent : sculpture, parfum, peinture, photographie, vidéo, relique de performances… Ce qui m’importait dans cette exposition que j’ai eu la chance de pouvoir orchestrer à la galerie Pauline Pavec, était d’installer le médium de l’olfaction dans l’histoire de l’art, du début du XXe siècle à nos jours par le biais du sacré. Tous les médiums ont eu un lien particulier au sacré dans l’histoire de l’art et celui-ci était une porte d’entrée parfaite parce qu’il me permet d’aborder des thématiques telles que l’aura, la sacralisation de l’artiste et celle de l’œuvre, les réemplois culturels et cultuels, et bien sûr, la question du corps-relique.

herman nitsch – Antoine Renard – Romain Vicari – Photo Sarkis Torossian

Le sacré et l’odeur, tous deux impalpables, sont pourtant accessibles par le corps. C’est comme si ce corps était obligatoirement présent pour pouvoir percevoir l’imperceptible…

Ah oui oui, la démonstration qui pousse à entremêler le corps à l’esprit dans chaque interstice m’intéresse. Le corps est primordial pour tout, et même pour ce qui pourrait, à première vue ne pas le convoquer, dont, par exemple le sacré. C’est bête, mais sans corps, on ne peut rien percevoir, même pas les choses les plus immatérielles. Dans cette exposition, j’ai essayé de montrer que ce corps est un peu le siège culturel de l’impalpable. S’il est important de distinguer la notion du sacré de celle des religions (ce sont souvent elles qui promettent la vie après la mort, le sacré est davantage une notion liée au monde vivant en quelque sorte), ce rapport direct au corps à un réel impact politique.

Le corps, et donc les odeurs qu’il perçoit seraient politiques ? Pourquoi ?

Parce que je trouve qu’on est englué, dans l’art (et plus généralement partout ailleurs), dans cette notion de perception intellectuelle qui met au rebut le corps. Or l’odeur c’est le corps, et considérer l’odeur dans l’art, c’est y replacer l’importance directe, physique de la chair. Sans la présence du corps pour sentir l’œuvre, celle-ci est incomplète. L’expérience esthétique ne se fait pas entièrement. Cela revient à penser une autre histoire de l’art, à envisager d’autres codes, à bousculer l’art. Envisager l’odeur c’est interroger ce que l’œil voit, c’est prouver qu’il n’est pas le seul à détenir la connaissance et c’est remettre en cause tout notre système oculocentré où l’œil est roi (et j’appuie bien sur le genre masculin de la royauté — et de l’œil…). En fait, remettre en question le regard, c’est remettre en question l’histoire de l’art. Et remettre en question l’histoire de l’art c’est une manière de remettre en question l’histoire tout court. Aujourd’hui, c’est primordial et pour moi cela s’envisage au côté de luttes comme celle des questions de genre, des luttes anticoloniales ou de l’écologie. Envisager une sensorialité plus large, c’est étoffer les perceptions et les interprétations…

C’est pour cela que tu as choisi de faire cette exposition dans une galerie ? C’est l’institution qui te semblait la plus à même de te laisser cette liberté-là ? Et ça n’a pas été trop compliqué de penser l’odeur dans un contexte où on est tous masqués ?

Pour le masque, je répondrais rapidement que non, ça n’a pas été compliqué. On sent à travers malgré tout, et surtout, je trouve que c’est d’autant plus évident de montrer l’importance des choses en en étant privé. Il y a plusieurs voix qui s’élèvent contre cette perte de sensibilité qui coupe du monde, et tout cela date de bien avant l’épidémie…

Ensuite, ça n’est pas moi qui ai choisi la galerie Pauline Pavec, c’est la galerie Pauline Pavec qui m’a choisie ! C’est certain que la galerie est un espace qui débroussaille. Bien que se soit un endroit où l’art reste sous l’emprise du marché, il y a des possibilités qui s’envisagent plus facilement que dans les grandes institutions souvent handicapées par les procédures. C’est particulièrement possible à la galerie Pauline Pavec. C’est une petite galerie qui a de grandes idées. Quentin Derouet, le co-fondateur et Pauline sont pleins d’audace, ils osent et c’était un grand pari que de prendre le risque d’envisager et de proposer un autre sens à la collection. Car, là particulièrement, il est question de permettre aux œuvres olfactives d’intégrer les collections privées et publiques. Clairement, il existe déjà des œuvres d’art mobilisant les senteurs qui sont dans les collections, mais l’odeur n’est pas particulièrement mise en avant. En faisant une exposition d’art olfactif, dans une galerie, c’est comme si c’était le marché qui posait lentement son regard (et bientôt son nez) vers les exhalaisons…

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Odore, l’art, l’odeur et le sacré
Galerie Pauline Pavec, 45 rue Meslay 75003 Paris
Jusqu’au 20 février 2021
Matérialisation de la pensée de l’exposition, un catalogue mis en forme par le studio tomes a été publié. Il est à retrouver ici.