Quatre ans d’entretiens avec le terroriste Carlos ont permis à Sophie Bonnet d’écrire ce livre perturbant, où elle guide le lecteur dans le système carcéral français, à la suite d’un terroriste sanguinaire déchu.

Ilich Ramirez Sanchez, plus connu sous le nom de Carlos, est arrêté et emprisonné en 1994, pour ses attentats sanglants sur le territoire français. La documentariste Sophie Bonnet décide en 2014 de rencontrer le terroriste à la Centrale de Poissy, lors de parloirs de cinq heures où elle espère obtenir des aveux de celui que tous appelaient « Le Chacal », condamné à trois perpétuité.

« Un terroriste au ventre mou »

Quand Sophie Bonnet réussit finalement à obtenir une autorisation des autorités pénitentiaires et se rend au parloir de Carlos, le premier d’une longue série, elle ne sait pas à quoi s’attendre. Bien qu’aujourd’hui, ses faits d’armes ne soient pas gravés dans la mémoire collective, ses attentats des années 1970 et 1980 avaient traumatisé la France. Mais l’homme qui s’assoit en face d’elle un samedi par mois durant quatre ans n’a rien à voir avec ce qu’elle s’imaginait : un vieil homme plein de rancune, à l’accent espagnol très prononcé, qui vit dans le passé et se vante de ses opérations, de ses relations haut-placées, et surtout de ses conquêtes féminines. Sophie Bonnet a en face d’elle un homme qui se sent sans cesse traqué par ceux qu’il appelle « ses ennemis sionistes », victime d’injustices perpétuelles et à la verve antisémite.

« A force d’essayer de comprendre comment on pouvait « être Carlos », de vouloir sonder l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus noir, je me suis laissé happer. Je l’ai laissé instaurer une forme d’emprise sur moi. » Dans le récit de ses entretiens, Sophie Bonnet appelle souvent le terroriste par son prénom de naissance, Ilich, avec la volonté de rendre à l’homme une part de son humanité, et de le différencier de Carlos, le personnage public. Mais la documentariste n’obtiendra pas les aveux espérés ni la repentance souhaitée. « Comme lors de ses interrogatoires et procès, il pérore, des heures durant mais ne répond à rien, n’avoue rien, ne raconte rien. » S’instaure alors une relation compliquée, personnelle entre la réalisatrice et son sujet : elle juge Carlos pour tous les morts qu’il a semé sur son passage, et ne peut s’empêcher de ressentir une forme de pitié pour celui qui croit encore en son mythe, qui ne voit pas que le monde l’a oublié.

Salutations pénitentiaires

Salutations révolutionnaires a aussi l’intérêt d’être une immersion dans l’univers carcéral français, au sein de ses prisons où sont enfermés les détenus difficiles, dont on sait qu’il n’auront pas de réduction de peine, et donc pratiquement aucune chance de sortir. C’est là que Sophie Bonnet se rend une fois par mois, après avoir passé tous les contrôles de sécurité, et parfois même les fouilles corporelles, pour s’entretenir avec Carlos dans un parloir surpeuplé. Elle y retrouve à chaque fois ces femmes, qui viennent toutes les semaines rendre visite à leur mari, leur père ou leur fils, et qui ne pensent qu’à un moyen de les faire sortir de là. « L’haleine fétide de toutes ces enfilades d’années. L’ennui qui leur ronge la moelle, vide la tête. Seuls les rêves restent nets, propres. Il faut que leurs hommes soient contents, soulagés de leur misère. Cette idée fixe ne leur lâche pas le cerveau.« 

Au bout de quatre ans d’entretiens et des voyages de la réalisatrice en Allemagne ou au Moyen-Orient pour rencontrer celles et ceux qui avaient autrefois partagé un moment de gloire avec le terroriste Carlos, Salutations révolutionnaires – ainsi que le documentaire Face à Carlos le Chacal diffusé sur France 2 – raconte le quotidien de celui qui se voile encore la face, qui depuis sa cellule de la Centrale de Poissy est incapable de se confronter à la réalité.

Sophie Bonnet dépeint à merveille, dans une prose honnête et directe, le voyage dans la tête d’un terroriste qui ne regrette aucune des morts qu’il a provoquées, qui justifie tout par la cause marxiste et révolutionnaire, ce qui dans son cas semble plutôt être représenté par la poursuite de la gloire et de l’enrichissement personnel.

Dr Grasset

« Salutations révolutionnaires », Sophie Bonnet, Editions Grasset, 320 pages, 19€

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr