Élise Chatauret et sa compagnie Babel sont partis à la rencontre d’une trentaine de personnes isolées, vivant éloignées de toute grande ville, dans le hameau de Saint-Félix. Pleins d’interrogations sur la ruralité, ils en sont revenus avec de nombreux témoignages mais aussi des zones d’ombre qu’ils nous livrent sur la scène de la Tempête jusqu’au 14 avril.

De ce va et vient entre ce bourg perdu et le quotidien des membres de la compagnie Babel, a été engrangée une importante masse documentaire. Comme pour leurs précédentes créations (Nous ne sommes pas seuls au monde, 2014 et Ce qui demeure, 2016), se pose alors la question de savoir comment mettre en scène cette confrontation avec le réel.

Le réel à la rencontre de la scène

C’est donc ainsi que nous comprenons que les quatre acteurs que nous n’allons pas tarder à découvrir sur scène, ont été à plusieurs reprises en contact avec le population de Saint-Félix. Venus chacun avec leurs idées propres sur la nature, la vie rurale, l’agriculture, ils ont pu les confronter avec les opinions et les vues des quelques habitants de ce petit bourg français. Mais pour le moment nous ne voyons rien. Interdiction formelle nous est rappelée d’utiliser nos écrans de poche pour pour produire une quelconque luminescence (Saint-Félix zone blanche ?). De ce noir profond, des voix surviennent. Quatre ou plus ? Difficile de savoir parmi les nombreux témoignages individuels qui s’enchaînent au quatre coins de la scène. Tous nous parlent de Saint-Félix. Les ténèbres s’estompant, nous repérons peu à peu les quatre comédiens dans un vaste espace vide. L’un propose aux autres une visite des lieux. Nous voilà entraînés dans une excursion imaginée de l’univers dans lequel la pièce va se dérouler. Les rôles se confondent sur les corps. Pour autant, il n’est pas difficile de repérer les citadins qui s’ébaudissent de tout au contraire des ruraux plus pragmatiques. Se joue alors sous nos yeux un microcosme de la société française préoccupée par des questions d’agriculture et de modes de production, d’écologie et de rapport avec la nature, d’identité et de racisme. Alors que des repères physiques apparaissent sous forme de maquettes, nous permettant de nous familiariser avec la topologie du lieu, l’histoire récente d’une jeune fille morte nous interpelle. Qui était cette femme, venue s’installer dans la maison de sa grand-mère pour produire du fromage de chèvre bio ? Comment fut-elle accueillie par les résidants ? L’enquête documentaire se retrouve doublée par la dynamique narrative de l’investigation policière. Pour autant, alors que l’illusion visuelle de la reproduction du village grandit, avec la présence de décors à taille humaine, la mise à distance intellectuelle augmente.

crédits images : Hélène Harder

Déranger les formes habituelles de perception

Alors que nous sommes de plus en plus happés par ce hameau, les acteurs semblent tout faire pour nous ramener sur nos sièges, retendant le quatrième mur et nous rappelant le paradigme théâtral. En effet, en plus de jouer chacun différent(e)s personn(ag)es, certains vont jusqu’à se mettre à quatre pattes et à japper comme des chiens. Mais cette réaffirmation du dispositif théâtrale et du rôle de l’acteur, ne s’arrête pas là. Au milieu de la représentation survient une petite scène de marionnettes. Rupture de rythme voulue avant que le spectateur ne soit entièrement emporté par l’intrigue policière et qu’il ne perde sa distanciation si chère à Brecht. Ce théâtre dans le théâtre joue la première rencontre d’Élise Chatauret avec les habitants de Saint-Félix où elle leur explique ses motivations et sa recherche d’une écriture théâtrale faite de porosité entre document et fiction. La pièce reprend, nous en apprenons plus sur cette jeune femme et son intégration au sein du village mais la construction artistique de cette enquête ne s’oublie pas. C’est ainsi que nous découvrons, sans sursaut de vraisemblance, tendue en fond de scène, une large peinture idyllique d’un paysage vallonné. Devant celle-ci, un corps sans vie vient rejoindre les comédiens et se meut délicatement entre leurs bras. Éloignés d’une prise de vue réelle du «vrai» Saint-Félix, le dispositif scénique en évolution depuis le départ vers l’illusion, donne accès à l’une des vérités de ce hameau. Peut-être est-ce cette vérité-là qu’a vécue cette jeune fille avec son compagnon dont nous entendons la voix contée leur promenade quotidienne. Tout du moins c’est bien celle dont nous partageons la vision, acteurs et spectateurs réunis à cet instant précis.

De cette volonté de confrontation brute avec le réel, afin de questionner «ce que le document apporte à la fiction et ce que la fiction apporte au document», Élise Chatauret et sa compagnie Babel, se rapprochent ainsi du grand écrivain américain de la ruralité, William Faulkner, et de son désir de «mettre à jour les rouages du réel». Utilisé adroitement au théâtre, le dispositif de lecture partagée, pour donner à voir autrement lieux, êtres et événements, vient questionner la vérité d’une construction issue de la relation artistique entre sujet, auteur, acteur et spectateur.

crédits images : Hélène Harder

Saint-Félix, enquête sur un hameau français

Texte et mise en scène Élise Chatauret
Avec Justine Bachelet, Solenn Keravis, Emmanuel Matte, Charles Zévaco

Au Théâtre de La Tempête jusqu’au 14 avril 2019