Il est des livres que l’on aime, d’autre que l’on déteste. On aime le Voyage autant qu’on le déteste.

Céline fait partie de ceux qui ont fait rentrer la littérature dans le XXe siècle. Il se pose en marge de tout ce qui a été fait avant lui, en bouleversant complètement les normes, les attentes, les présupposés littéraires. À commencer par le langage : la littérature n’est plus le bien dire, le beau parler, mais une réalité crue au rythme de l’argot des rues. Il fait entrer une forme d’oralité, vulgaire au première abord. Mais cette écriture n’est pas aussi simple qu’elle paraît, tout le monde ne peut pas en faire autant. Il pose en effet le texte dans un entre-deux : à le lire, il ne paraît être que du parler ; à le dire, rien n’est plus sûr qu’il est littérature. Ce qui peut-être nous le fait détester, car il est parfois dur de pénétrer cet univers. In media res, il nous plonge dans les pérégrinations chaotiques de Ferdinand Bardamu, dont la guerre marque le début. Car le Voyage nous amène dans les moments noirs de la nuit, de la solitude, de la perdition de l’Homme.

Le Mal qui dirige l’homme et le monde n’est autre que le bateau qui berce notre anti-héros, des batailles du Nord de la France pendant la Grande Guerre aux perfidies des Colonies, du pseudo-eldorado de New York jusqu’aux bourbiers des quartiers crève-la-faim de Paris. Partout, l’homme demeure le même, la même « viande » misérable dont le destin reste la mort. Dans sa thèse de médecine, Louis-Ferdinand Destouches – de son vrai nom – écrit : « la vie n’est qu’une ivresse, la Vérité, c’est la Mort. » Pour Céline, la littérature soulève des questions : avec Voyage au bout de la nuit, il s’intéresse au Mal. Il nous plonge face à une image dure, acerbe de la vie, peut-être une autre raison de le détester.

Mais l’on ne saurait supporter cela sans sa plume de génie, sa justesse parfaite des mots, de la phrase, qui nous le fait aimer. Il se fait finalement le témoin d’une époque, d’une société d’après-guerre perdue, déboussolée. Un des moments essentiels pour comprendre le livre repose sur quelques lignes éparpillées : dès la deuxième phrase, il se confie au lecteur, « moi, je n’avais jamais rien dit. Rien. » ; qu’il complète un peu plus loin par « on ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit ». Céline raconte ainsi de l’Horreur dans ce seul but. Il faut parler, il faut mettre des mots sur nos idées pour vivre, sinon à quoi bon. Car, si comme affirme le maître « chacun pleure à sa façon le temps qui passe », le seul moyen de lutter sont les mots.

Avec sa syntaxe désarticulée, il n’y a plus de logique visible, le lecteur doit se laisser embarquer, il n’est pas invité à réfléchir mais à éprouver. Là est toute la force et la beauté de l’écriture célinienne. À vous maintenant de partir au front et de combattre.

VoyageCéline

 Voyage au bout de la nuit, Céline, Gallimard, 505 pages, 9,70 euros.

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