Premier roman pour Mathias Enard en 2003, il n’en reste pas moins une œuvre singulière et énigmatique. Ce récit psychologique nous plonge dans la vie d’un personnage évoluant dans un monde de guerre, immoral et lugubre.

Cette histoire est universelle : aucun pays ni aucune ville ne sont cités, et le protagoniste demeure anonyme. Très peu de noms propres sont évoqués. Un homme qui vit seul avec sa mère devenue folle, voit toute sa vie accaparée par la mentalité guerrière. Vient ensuite la rencontre avec Myrna, jeune fille d’une quinzaine d’années, qui va bouleverser son quotidien monotone…

La guerre, ou la logique de l’absurde

Le protagoniste que nous découvrons dans ce roman est ce qu’on pourrait appeler un tireur de longue distance. Ici, aucun ordre précis ne semble lui parvenir : il passe son temps à se positionner en haut d’un immeuble et à tirer sur tout ce qu’il peut atteindre. Homme, femme, vieillard, enfant… Tout y passe. Le fait d’ôter la vie ne semble plus appartenir au monde de la morale, et le tir devient un but en soi, parfois une raison d’être, voire pire : un simple travail journalier.

Enard nous livre ici sa vision de la guerre, loin de l’exceptionnel événement que nous pourrions imaginer, mais bien une situation qui s’installe comme toute autre, atteignant chaque sphère de la société, touchant l’intimité comme la relation aux autres. Parfois, elle devient même une farce, une absurdité telle qu’on n’en voit ni le bout ni le but : « Le 7 août, j’ai fêté mes dix-huit ans. Il y avait un cessez-le-feu, je crois, mais pas pour moi. Je tirais un peu moins parce que je devenais meilleur, c’est tout. De toute façon, le cessez-le-feu, tout le monde savait que c’était pour rire, juste pour gagner du temps. »

Notre jeune personnage n’a vécu que dans la guerre, et c’est à travers lui et l’immanence narrative de ses pensées que nous découvrons la logique du conflit armé. Ce roman n’est que le récit du protagoniste, qui ne donne pas de détail sur les avancées ou reculs du conflit, seulement le fil de sa pensée, narrée avec brio par Enard.

La facilité par laquelle nous pénétrons dans la logique du personnage est effrayante : en nous appropriant ses pensées comme si elles étaient les nôtres, l’horreur que peuvent susciter certaines scènes n’en est que renforcée. L’intensité des émotions est d’autant plus forte que nous ressentons d’un point de vue interne ces émotions souvent dérangeantes : « Je la veux, il faut aller jusqu’au bout, retrouver dans la chair le plaisir de la mort, l’étincelle du tir. Au fond personne ne vous comprend jamais. On entretient sagement l’illusion, le mensonge, tout le monde sait que la vérité est ailleurs, dans cette colline entrouverte, dans la vitesse de la balle et du désir. L’impact, la réalité du sang, les quelques secondes de mort, de vie où tout se mêle, voilà l’important. Peu importe comment on l’obtient. »

Espoir et désespoir de la relation amoureuse

Si le roman débute en nous expliquant que « le plus important, c’est le souffle », la métaphore du tir appliquée à l’histoire de la guerre se reporte sur la relation « amoureuse » de notre protagoniste. Myrna devient la figure centrale de son obsession maladive. Si en apparence la situation semble normale entre les personnages, nous savons que le personnage du roman ne songe qu’à se rapprocher de Myrna, parfois avec une violence terrifiante : « J’ai aperçu la lumière de la lampe à gaz à travers les volets de Myrna et j’ai longé le balcon pour voir si elle n’avait pas oublié de l’éteindre, mais non, elle était en train de se déshabiller. Je ne sais pas ce qui m’a pris mais je me suis caché dans la pénombre et je l’ai observée à travers les persiennes, collé au volet. »

Myrna est vue sous le prisme de la convoitise et de l’envie, avec une pulsion de mort que le protagoniste, voyeuriste et prédateur, ne peut nous cacher. Si nous sommes terrifiés par certaines pensées que nous lisons, nous sommes aussi pénétrés par l’apparente honnêteté des propos. Il n’y a pas de filtre, hormis la mise en mots parfois spectaculaire de Mathias Enard.

Quand Myrna cherchera à résister à la volonté de possession totale de vie et de mort du personnage principal, nous verrons la folie de ce roman prendre une autre ampleur. Si les personnages vivent dans un monde alternatif, mais qui semble pourtant bien réel, le regard que nous portons reste inévitablement consterné. Enard livre ici un roman essentiel et singulier dans sa proximité avec un esprit malade de son milieu, qui recherche inlassablement la perfection dans un monde qui ne la permet que dans la violence.

 

« La Perfection du tir », Mathias Enard, Editions Actes Sud, 192 pages, 6,60€

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