A travers les yeux d’une adolescence mutique, Samar Yazbek nous plonge dans l’horreur du conflit syrien. Hors du temps, elle nous raconte sa descente aux enfers et son monde imaginaire, qu’elle s’est créé grâce aux livres qui sont son ultime bouée de secours.

Rima est une adolescente différente des autres. Depuis son abri souterrain de la Ghouta, en banlieue de Damas, elle converse avec nous (et sa solitude). Mais problème, elle ne contrôle plus ses jambes, à chaque nouvelle possibilité elles se mettent en marche toutes seules. Sa mère, femme de ménage dans une école à Damas, est alors forcée de la maintenir attachée, cachée dans la bibliothèque durant ses heures de travail. « J’avais un rêve, c’est qu’ils me laissent marcher et marcher encore jusqu’à ce que je perde connaissance. »

Entravée, aphasique à la suite d’une épisode traumatique, la narratrice décide de nous conter son monde intérieur, sa passion pour le dessin, les livres et les belles histoires. Mais la jeune fille vit en Syrie, un pays en guerre et le monde extérieur est tout autre. C’est le chaos absolu, et c’est au cours d’un simple voyage en bus que sa vile bascule. Cela fait deux ans qu’elle n’a pas vu le monde extérieur, sa mère blessée lors d’un contrôle sera emmenée dans un hôpital-prison. Son frère viendra la chercher pour la mettre en sécurité dans la zone assiégée.

Horreurs de la guerre

Seule, au coeur du conflit, c’est la course folle pour échapper à l’horreur, aux massacres, aux bombes chimiques, à la faim. Mutique, confrontée à la folie des hommes, elle ne comprend plus rien. « J’ai découvert au cours des derniers jours que tout ce que nous expérimentons dans notre vie n’est qu’une longue suite d’exercices pour nous entraîner à entrer dans la mort, exactement comme on s’entraîne à dessiner, tracer des lignes et à colorier ».

Enfermée dans ce souterrain, sans eau ni électricité, Rima décide de raconter son histoire, elle s’adresse à ceux qui finiront pas trouver ses lettres, écrites avec son unique stylo. Sous terre, sans repère temporel, elle décide de détacher un fil par jour de son hijab pour mesurer le temps. Samar Yazbek signe un livre bouleversant, dont on ne ressort pas indemne. « La peur, pour en revenir à elle, te creuse des ravines dans le corps. Elle pénètre progressivement tous tes organes et s’installe au fond de tes tripes, devenant une sorte de boule au ventre aux dimensions extensibles. En cela, elle diffère de la faim, qui se dissipe dès que tu as pu t’en libérer par l’action de manger, et qui ne laisse pas dans la mémoire de traces durables. »

A travers l’histoire de Rima, elle expose les souffrances de son peuple, victime de cette horrible guerre. D’une justesse déroutante, la narratrice se sert d’un style plein de surréalisme pour nous raconter ce qui se passe dans l’enfer qu’est la Syrie, cette guerre qui dure et qui pourrait finir par tomber dans l’oubli.

« La marcheuse », Samar Yazbek, Editions Stock, 304 pages, 20,99 euros