Jonas et ses amis trainent, fument des joints et boxent. Fief raconte leur quotidien, sans perspective, juste des jeunes hommes entre eux qui regardent passer le temps. Un très beau premier roman de David Lopez.

La boxe et ses potes, c’est tout ce que Jonas a dans sa vie. Son quotidien est fait d’entraînements, de joints et de soirées avec Ixe, Sucré, Lahuisse et les autres. Dans ce récit à la première personne, on s’attache rapidement à ce jeune homme, perdu, qui raconte sa vie comme s’il était en face d’une personne extérieure, avec ses souvenirs de jeux avec ses amis dans les forêts autour de leur ville, ou de soirées mémorables. Tout toune autour de ses potes. « Heureusement j’en ai trouvé qui me ressemblent. On se soutient dans cet exil. Tous solitaires, ensemble. Tous à vouloir sortir du rang pour se retrouver enfin seuls, et tenter de comprendre ce qu’on est censés faire avec ça.« 

Jonas n’est pas heureux, il a plutôt l’air de survivre à cette vie qui ne lui laisse aucun choix et ne semble pas lui donner la moindre chance de s’en sortir. Son seul espoir aurait pu être la boxe – c’est du moins ce que lui dit son entraineur – mais, son style de vie ne convenant pas à celui d’un athlète, il stagne, et il a même récemment perdu un combat qui lui reste encore sur la conscience. Alors la boxe, c’est devenu un moyen de faire sortir des frustrations, d’évacuer une tension qu’il ressent en lui sans cesse, mais aussi de passer du temps avec ses amis, et d’avoir le sentiment d’être quelque chose dans la société. « On est pas là pour se faire des cadeaux, même si ça m’arrive souvent de m’arranger avec la vérité. Un mec te pète la gueule, et tu lui dis merci. Merci de ne pas être complaisant. Merci de me traiter en égal. Merci de respecter mon courage en me montrant ce que c’est que de se tenir entre quatre cordes. Merci de m’avoir rappelé à quel point je suis fragile.« 

« Réussir c’est trahir »

Tout au long de Fief, et dans ce style indirect qui inclut les dialogues dans le récit, donnant un aspect oral et fluide au texte, David Lopez distille des réflexions de ces jeunes hommes sur la société et sur leur place, sans qu’elles soient réellement jamais poussées, mais prouvant à quel point ils sont conscients – et déprimés. Le récit ne contient presque aucune action – il ne s’y passe rien, diront certains – mais cette absence d’action est finalement le mode d’agir de Jonas et de ses amis. Ils conjurent l’ennui et l’absence de perspectives en passant du temps ensemble, et en tuant le temps. C’est pour eux, une forme d’évasion, pour ne pas se noyer dans leur routine. « Dans l’eau, dès que je ne bouge plus, je coule. Comme dans le ring. Alors que dans la vie je ne vais que là où j’ai pied. La différence, c’est que dans l’eau je sais quels sont les mouvements à effectuer pour ne pas me noyer.« 

Au milieu de tout ça, se glisse par moment le sexe. Jonas en rêve, se masturbe seul dans sa chambre, comme beaucoup d’hommes de son âge. Et il écoute les récits des autres, qui se vantent d’une aventure ou d’un rapport sexuel. Pour Jonas, il y a Wanda, cette jeune fille qu’il voit une fois par semaine et à qui il fait un cunnilungus sans jamais que ça puisse aller plus loin. De la frustration au plaisir de la faire jouir, Jonas nous partage ses moments avec la jeune fille – qui ne fait pas partie de la même classe sociale que lui, ce qui selon lui signifie qu’elle ne voudra jamais réellement être avec lui. « Je lui demande ce qu’elle a pu trouver beau en m’observant, et elle répond que c’est ma gueule cassée qui l’intéresse. Je la joue faussement outré en disant que c’est bien la peine de s’acharner à esquiver tous les coups si c’est pour s’entendre dire qu’on a une gueule cassée, et là elle baisse l’appareil, m’examine quelques secondes, puis se corrige en disant que non, finalement ce n’est pas ma gueule qui est cassée, mais mon expression.« 

A l’aide de la boxe et de la drogue notamment, David Lopez développe le rapport de ces jeunes hommes, et de Jonas en particulier, à la violence, la virilité, la séduction, et à la société toute entière. Fief est le roman de cette jeunesse perdue, à qui on n’offre pas d’avenir et qui fait avec.

« Fief », David Lopez, Editions Seuil, 256 pages, 17,50€