Récompensé par le prix Goncourt en 2015, Boussole, roman insomniaque et poétique, propose une vision de l’Orient bien loin des clichés véhiculés actuellement de guerres et de conflits que subissent les pays proche-orientaux.

Depuis Vienne, la « Porta Orientis » qui est un véritable pont entre deux mondes, Franz Ritter est malade, non seulement dans son corps mais aussi au plus profond de lui : il est atteint de mélancolie. Musicologue orientaliste, il passe la nuit que dure l’entièreté de ce roman à rêver de ses voyages passés, dans un songe halluciné qui l’emmène en Syrie, en Turquie, en Iran, dans des pays lointains et des époques révolues. « Quelle mémoire dans les songes. On s’éveille sans s’être endormi, en cherchant à rattraper les lambeaux du plaisir de l’autre en soi », une vision éthérée, omniprésente dans le roman.

Cette errance est rythmée par les grands compositeurs que Franz vénère, qui apportent une coloration nouvelle à ces paysages, avec l’érudition phénoménale qui donne un ancrage authentique aux échanges entre ces régions du monde que l’on veut opposer, mais qui ont tant partagé.

La « Boussole » qui indique toujours l’Est

Le récit passe par une quête permanente de l’Orient, réel mais surtout imaginé, survivant dans les souvenirs de Franz,et ne semble être qu’un prétexte, voire un décor, pour évoquer Sarah, celle qui toujours ponctue les aventures de notre rêveur éveillé, et qui pourrait être la véritable force magnétique de la boussole en question. « Je sentais la chaleur du corps de Sarah contre moi, et mon ivresse était double – nous écoutions à l’unisson, aussi synchrones dans les battements de nos cœurs et nos respirations que si nous avions chanté nous-mêmes, touchés, emportés par le miracle de la voix humaine, la communication profonde, l’humanité partagée, dans ces rares instants où, comme dit Khayyam, on boit l’éternité. »

Au milieu des lumières d’Istanbul, de Téhéran ou des ruines de Palmyre, Franz trouve l’éveil face à l’Altérité. Cette ambition infinie d’orientaliste, de trouver enfin « l’Orient », concept qui nous apprend davantage sur la vision occidentale de l’Est, comme son double inversé, comme l’Autre qui nous échappe et nous obsède.

Le rêve orientaliste : une vie de recherche incessante de l’Autre

C’est une véritable quête et dernière mission que mène Franz dans ce roman qui traverse une seule nuit, depuis une chambre sombre et un lit solitaire. Cette insomnie, qui est en fait l’épisode entier du roman, l’emmène toujours plus loin, avec la souffrance mêlée de joie qui caractérise le sentiment mélancolique, jusqu’à l’aube, et le retour à Vienne. Cette histoire est faite d’oppositions : entre la nuit et le jour, les couleurs de l’Est et la grisaille de l’Ouest, l’aventure orientale et la solitude maladive autrichienne.

Les lettres et messages de Sarah parviennent cependant à rallumer la flamme, à donner à Franz l’espoir de toucher enfin l’Autre dans le grand dehors qui sommeille en lui. On ne sait plus bien ce que Franz recherche dans ces voyages : Sarah, les cultures autochtones, « le Grand Orient » ; peut-être est-ce un objectif sans fin, une aporie itinérante des sens et de l’esprit.

« Boussole », c’est le roman fantasmagorique de ceux qui sont oppressés dans leurs identités calquées, qui ne supportent pas la dichotomie moderne et pourtant si rétrograde, entre Orient et Occident. Au travers de ce récit érotique au paroxysme, Enard nous mène dans les méandres de la passion, celle des voyages infinis, de l’être aimé, et de la quête de Soi dans l’Autre. L’auteur fait raisonner ici ce que le philosophe Paul Ricœur disait: « l’Autre n’est pas seulement la contrepartie du Même, mais appartient à la constitution intime de son sens ».

Musiques, voyages et découverte de l’amour ne font plus qu’un : « Eclair de chuchotements dans la nuit, d’équilibres arrondis par le frottement des voix contre les corps, vibrations de l’air tendu de Téhéran, de la douce ivresse prolongée de la musique et de la compagnie ».

Au centre de cette histoire évoluent des personnages inlassablement avides d’évasion, notamment caractérisée par l’opium, la drogue orientaliste. En pourfendant ainsi la calomnie ambiante d’un Orient violent et archaïque, Mathias Enard rappelle que dans les moments les plus sombres, il est toujours possible de garder les yeux ouverts pour rêver.

Boussole, Mathias Enard, Edition Babel, 480 pages, 9,80 euros

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