Dans un livre autobiographique empli de solitude et de nostalgie, Asli Erdogan parcourt sa vie, de l’enfance à son engagement politique, avec le thème de l’écriture au centre du récit.

« C’est un sentiment amer et sombre, autant que le café, qui veut qu’en braquant la lumière sur les mots, j’appelle une ombre plus grande qu’elle : ma solitude… » Difficile de ne pas sentir la solitude et le sentiment d’éloignement qui étreignent Asli Erdogan à l’écriture de son dernier livre. Impossible de ne pas se laisser gagner par la nostalgie et le souvenir qui emplissent l’autrice turque quand elle écrit sur son enfance, sa mère, ou Istanbul, cette ville bien-aimée de laquelle elle est séparée.

Nuit et solitude

L’engagement politique d’Asli Erdogan se ressent dans toute son oeuvre, et dans Requiem pour une ville perdue aussi : parce que ses écrits lui ont valu des mois d’emprisonnement, des campagnes de presse, et son exil de sa Turquie natale, l’écriture chez elle est politique, la posture d’écrivaine est celle d’une femme qui dénonce la situation de son pays, qui se bat contre le silence, thème récurrent qui obsède Asli Erdogan. « Tu es pleine d’un espoir qui n’est pas d’avenir, d’une espérance faite de colère, d’obscurité, d’un désir de révolte et de néant. Ta solitude à la démarche assurée est un défi lancé à la foule des hommes, eux qui savent d’où ils viennent et vers où ils s’en vont… » Oscillant entre le « je » et le « tu », l’autrice nous prend avec elle et nous expose les dilemmes auxquels elle fait face.

« La nuit avance. Les heures éventrent de leurs griffes jusqu’au plus silencieux recoin de mon coeur, elles en arrachent un monde qui en a la couleur, un monde nu et ahuri. Mais ce monde s’écoule et fuit hors des plaies de sa propre fiction. Sur la page vide, je m’imprime comme une tache mauve. Affleurement d’un sang qui a jailli en profondeur, dans l’éclatement d’une veine à la racine de mon être.« 

La mort est omniprésente dans ce livre, et elle est toujours accompagnée de la nuit, mais aussi d’une forme de renaissance par l’écriture, d’un renouveau qui lui est offert par les mots qu’elle prononce, par le silence qu’elle rompt. Si son corps la lâche après des années d’angoisse, si elle est épuisée physiquement de s’être trop battue, elle survit dans ses mots, ceux qu’elle n’a jamais mâché. Ils ne gagneront jamais complètement.

Une dernière phrase

Asli Erdogan dit la difficulté de l’écriture, du choix de ces mots qui ont une incidence telle sur le monde qui l’entoure. Et elle nous plonge dans son enfance, dans l’importance des livres depuis toujours, dans ce flou des souvenirs d’enfant où l’objet est essentiel. Roman fragmentaire, Requiem pour une ville perdue est une suite d’extraits, de textes aux titres évocateurs et poétiques. Poétique, l’intégralité du livre l’est, et certains passages sont à relire plusieurs fois. Souvenirs de la mère, souvenirs d’un quartier d’Istanbul, souvenirs d’écriture.

« En cette heure sans nom où la terre s’estompe et la vie se retire, où le haut ne se distingue plus du bas, et où, le passé aboli, l’avenir n’apparaît toujours pas, il n’est d’autre réponse que le silence, un inquiétant silence. Et moi, je fais pleuvoir des rafales de mots sur ce silence sacré, immense, mystérieux, comme si je patrouillais au fil des rues en canardant chaque lampadaire, laissant dans mon sillage une traînée de douilles vides.« 

La difficulté de l’écriture semble s’allier à l’impossibilité de l’avenir, et à l’état dépressif de l’autrice. Qu’écrire quand on ne peut se projeter ? Que faire quand l’avenir n’est fait que de douleur et de persécution ? Ecrire. Ecrire sans jamais s’arrêter, en cherchant la dernière phrase, mais en n’y mettant jamais le point final. Les derniers mots doivent être ceux de la femme puissante qu’est Asli Erdogan. « J’écris afin de pouvoir continuer de croire qu’existe en moi un être qui jamais ne m’abandonnera, ni ne disparaîtra. Je tisse les murs de mots pour clore les brèches de l’existence. Or voilà que je ne sais plus distinguer l’obscurité du monde de celle de la pierre.« 

« Requiem pour une ville perdue », Asli Erdogan (traduit du turc par Julien LAPEYRE DE CABANES), Editions Actes Sud, 144 pages, 17€