Dans Une joie féroce, Sorj Chalandon se glisse dans la peau d’une femme pour raconter l’histoire d’un gynécée en guerre contre le cancer !

Jeanne Hervineau est libraire. Quelques années auparavant, elle a perdu un être cher, son seul et unique enfant. Elle tente de survivre entre son mari et sa librairie, jusqu’au jour où on lui annonce qu’elle a un cancer du sein. Très vite après l’annonce, après quelques jours de sidération, Jeanne décidera de se battre, mais seule. « Sa vie entière, Matt s’était demandé ce qu’allaient en penser les autres. Les autres. Le regard des autres. L’attention portée. Que vont-ils croire, les autres ? Imaginer ? Dire de nous ? ». Son mari finira par l’abandonner face à la maladie. Il ne supporte pas ses cheveux qui tombent en masse dans le lit conjugal. Il n’a pas le courage de la soutenir. Il partira pour finalement lui demander de libérer les lieux. Ça fait peut-être un peu beaucoup pour une seule femme (quand même) !

Mais cette guerre Jeanne ne la mènera pas seule. Au cours de ses premières séances de chimiothérapie, elle rencontre Brigitte, une femme puissante, et son amie Assia, mais aussi la très énigmatique Melody. Très vite, Jeanne se laisse conquérir et s’installe dans le gynécée avec le trio auprès duquel elle trouve réconfort et tendresse. Elles sont quatre. Alors que rien ne prédisposait à se rencontrer, soudées par la maladie elles vont se battre. Le cancer est ainsi : « Dans le mot cancer, il y a de l’injustice. De la traîtrise. C’est le corps qui renonce. Qui cesse de vous défendre. C’est une écharde mortelle. Un visiteur du soir que l’on voit se faufiler en tremblant. Il dormait sur votre seuil, comme un vieux chat fourbu. S’est installé sur le canapé. Puis dans votre lit ». Il détruit, dévaste mais soude aussi ceux qui font partie de ce monde, ceux qui le portent en eux et qui parfois n’arrivent pas à en parler.

Courage solidaire

Coutumier des histoires sombres, Sorj Chalandon se glisse pour la première fois dans la peau d’une femme, partageant avec les lecteurs les différentes épreuves qu’elle traverse. « Je me suis demandée ce qu’il y avait après cette chose-là. Mon sein gauche avait quelque chose. J’ai pensé à la mort. La phrase cognait dans ma tête. Je ne respirais plus. Quelque chose. Une expression misérable, dérisoire, tellement anodine. » De l’annonce du diagnostique à l’opération chirurgicale du sein, en passant par les nausées, les séances de radiothérapie et la douloureuse perte des cheveux, on partage le quotidien de Jeanne, s’éprenant d’elle comme d’une vraie amie.

Mais le combat n’est pas que physique. Jeanne se heurte à des non-dits, à l’appréhension, aux angoisses, mais aussi aux remarques de ses proches ou même d’inconnus. « Courageuse. Je n’entendais que ça. Courageuse pourquoi ? Parce que je passais à la librairie en souriant ? Parce que j’allais acheter une baguette pas trop cuite en cherchant ma monnaie ? Parce que je marchais sur le trottoir au milieu de tous les bien-portants ? Quel courage ? Je n’étais pas courageuse, je résistais. ».

Dans ce nouveau roman, Sorj Chalandon plonge – comme il l’a déjà fait si bien – en plein cœur du tragique. Avec des mots justes, il nous entraîne – sans tomber – dans le voyeurisme auprès de ses femmes et explore avec brio la folie des hommes, ses peines, ses joies mais aussi ses douleurs. Ici, l’auteur s’attaque au sujet comme si l’on était en pleine guerre, mettant en avant ces femmes héroïques, prêtes à tout pour survivre. Menant un double combat, elles sont celles qui subitement prennent conscience de la vie, de l’urgence de vivre. Un bel acte de résistance.

« Une joie féroce », Sorj Chalandon, Edition Grasset, 320 pages, 20,90 euros