Plongée déconcertante dans le ghetto de Lodz durant la Seconde guerre mondiale, Un monstre et un chaos est un chef d’oeuvre de style, où art et horreur se rencontrent et se défient.

Alter est un jeune orphelin juif polonais, perdu dans le ghetto de Lodz après avoir erré à travers la Pologne envahie par les nazis. En même temps que le reste de sa famille, dont son frère jumeau, il a perdu toute identité et ne fait que survivre au gré des rencontres qu’il fait. Un professeur d’université, un vieil homme bourgeois, un acteur désoeuvré, un jeune homme emprisonnée, un marionnettiste… Toutes ces rencontres, brèves et symbole de l’instabilité de l’existence de l’enfant, nous emmènent au sein de l’horreur d’un ghetto géré par un doyen juif qui oppresse sa communauté à la solde des envahisseurs allemands. Glaçant.

L’errance d’un enfant et d’un peuple

D’un court moment passé dans un orphelinat catholique après l’assassinat de sa famille par des soldats allemands, le garçon ne gardera qu’un nom : Jan-Matheuzsa. Presque mutique, autant pour les personnages qu’il rencontre que pour le lecteur, l’enfant n’est que regard. Il traverse les épreuves sans jugement sur ce qu’il voit, ne partageant avec le lecteur que des sensations, de la souffrance et de la solitude. « Seul, frissonnant encore de la fraîcheur nocturne, les jambes humides de rosée, il eût voulu être une pierre sans coeur ni entrailles, une de ces statues informes à la croisée des chemins, saints des prières et des intempéries, qui subissent paisiblement l’usure toujours semblable des choses. Mais les enfants ont trop d’impatience.« 

Après des semaines d’errance dans la forêt, il arrive à Lodz au moment où le ghetto est mis en place par les autorités allemandes qui ont pris le contrôle de la ville. Dans un récit parallèle, Hubert Haddad nous permet de suivre Chaïm Rumkowski, le doyen en charge de l’organisation du ghetto et qui le transforme en une usine immense au service de l’effort de guerre nazi. Ces passages sont précieux en ce qu’ils offrent aux lecteurs un contexte politique qui manque entièrement au personnage du garçon qui n’est que moment présent et survie. Le cynisme de celui qui organise l’horreur ne fait que renforcer l’innocence de l’enfant qui refuse de porter l’étoile jaune et échappe aux autorités du ghetto : il résiste par l’indifférence qu’il porte à ce qui l’entoure, presque malgré lui, et qui l’extrait du monde tangible pour le pousser en plein dans l’Humanité.

Un ghetto et une marionnette

Jusqu’à ce qu’il rencontre Maitre Azoï et ses marionnettes, ses assistants et les spectacles qu’ils jouent à une foule de femmes et d’hommes du ghetto, affamés et malades. L’art a sur le garçon un effet transformateur : sans le faire réellement sortir de son mutisme, il lui redonne une identité, une volonté propre au-delà de la survie matérielle, presque un but. Il le fait s’évader de cette prison communautaire imposée aux siens, pour revenir à lui, à ce qu’il était avant tous ces drames. Les fables contées par Maître Azoï redonnent au jeune garçon une présence au monde. « Des semaines entières, malgré la faim et cette douleur étourdissante au coeur, il s’était cru affranchi des hommes, à jamais sauf parmi les sangliers flegmatiques, les écureuils et les renards baignés de rosée. Aujourd’hui les rides du coeur transparaissent sur les visages, toutes les armoires des forêts sont closes et il n’est plus d’issue qu’à travers les décors d’un théâtre.« 

Et par là-même, Hubert Haddad offre à ses lecteurs une magnifique plongée dans l’art et dans les traditions yiddish, à travers tous les personnages auxquels Maitre Azoï donne vie. Un hommage sidérant à la culture juive, un réel réconfort pour l’enfant autant que pour le public. L’Art, dans le ghetto, devient le dernier recours contre le fascisme et l’extermination, le dernier mur face à la folie de ce que l’Homme est capable de faire à l’Homme. « Faute de marbre et de bois, on façonnait des sculptures dans la pierre des ruines ou l’argile des morts. » Les théâtres, les chants et les marionnettes sont tout ce qui leur reste d’humanité, la mémoire des générations qui les ont précédées.

Un monstre et un chaos est un récit douloureux, celui d’un peuple tout entier qu’on a voulu détruire, en même temps que celui d’un enfant qui perd toute identité au sein d’une communauté dont on a voulu effacer toute trace. Hubert Haddad nous éblouit de son écriture travaillée, où les références côtoient les descriptions de l’horreur d’un ghetto dans un récit puissant et renversant.

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« Un monstre et un chaos », Hubert Haddad, Editions Zulma, 368 pages, 20€