Dans son deuxième roman, Yaa Gyasi nous prouve encore une fois son talent pour entremêler sensibilité et réflexions politiques, abordant racisme, drogue et religion dans un récit touchant.

Née dans une famille ghanéenne immigrée, Gifty grandit avec sa mère et son frère aux Etats-Unis. Alors que sa mère cumulait deux emplois d’employée de maison pour subvenir aux besoins de la petite famille, Gifty est désormais chercheuse en neurologie dans l’une des plus prestigieuses universités américaines. Malgré le racisme qu’elle a rencontré tout au long de sa vie et contre lequel elle a dû lutter pour se faire une place, la jeune femme représente la réussite de cette nouvelle génération.

Racisme et religion

Dévouant toute sa vie à ses recherches et à ses rats dans son laboratoire, Gifty n’a pas véritablement d’amis et vit seule. Alors quand elle doit accueillir chez elle sa mère malade, qui ne sort pas de son lit, la jeune femme ne s’en ouvre à personne et prend sur elle la violence d’une mère qui ne lui adresse pas la parole, ne mange que très peu et ne fait que dormir, lui tournant le dos. Ces mois de cohabitation font remonter chez Gifty nombres de souvenirs d’enfance, d’abord à quatre avant que son père ne retourne au Ghana, puis seule avec sa mère et son frère, Nana. Sa mère partage son temps entre ses emplois qui ne leur permettent que de garder la tête hors de l’eau et l’église, dans laquelle elle passe une grande partie de son temps libre. La religion a donc une place très importante pour la petite Gifty qui grandit avec une troisième personne toujours à ses côtés : Dieu.

« Je n’ai grandi qu’avec ma part, ma petite pierre vibrante de haine de moi-même que j’emportais à l’église, à l’école, dans tous ces endroits qui, me semblait-il alors, affirmaient que j’avais irréparablement, fatalement tort. J’étais une enfant qui aimait avoir raison. » Gifty n’est vraiment à sa place nulle part, ni à l’école où elle est différente des autres enfants et peine à réellement se faire des amis, ni à l’église où elle a parfois honte de sa mère et où la crainte de Dieu l’emplit, ni à la maison où elle ne sait pas toujours où se mettre à côté de ce grand frère, si bon au basket, mais qui disparaît petit à petit après une blessure.

Déception et dépression

Gifty veut être forte et soutenir sa mère seule. Mais Gifty n’a pas acceptée d’être devenue une jeune femme si éloignée de l’éducation que sa mère a voulu lui donner. Elle a tourné le dos à Dieu et s’est vouée corps et âme à la recherche scientifique. Elle ne mange que des plats préparés, loin des repas ghanéen qu’elle a vu sa mère cuisiner avec passion toute son enfance. Dans le silence de sa mère, Gifty place toute la déception qu’elle pense susciter chez elle, mais aussi toutes ces années de souffrance à pleurer la mort prématurée d’un fils, de ce fils qui liait les deux femmes. Mais à travers le temps que sa mère passe chez elle, Gifty apprend aussi à s’écouter davantage et à reconnaître qu’elle ne va pas bien.

A travers ce deuxième roman, Yaa Gyasi met en scène les toiles qui se tissent dans chaque famille, les souffrances que chacun reçoit en héritage et la difficulté d’en sortir pour être pleinement soi. L’autrice rappelle aussi la persistance d’un racisme systémique aux Etats-Unis qui sème d’embûches le chemin de ceux qui veulent prouver au monde ce qu’ils valent, que ce soit pour sortir d’une addiction ou pour obtenir un doctorat. « Mais être en vie dans le monde, chaque jour, tandis que nous recevons chaque jour davantage, tandis que la nature de ce que « nous pouvons supporter » change et que nos façons de le supporter changent également, c’est une sorte de miracle.« 

Alors que Gifty se débat entre les codes moraux qu’elle a cru apprendre au cours de l’éducation religieuse que lui a donné sa mère et la réalité qu’elle expérimente chaque jour, Yaa Gyasi nous intime de nous regarder avec indulgence, de ne pas nous refermer sur nous-mêmes et de ne pas oublier que rien ne nous prédestine à un chemin déjà tracé.

« Sublime Royaume », Yaa Gyasi (traduit par Anne Damour), Editions Calmann-Lévy, 374 pages, 20,90€

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