Dans les années 1960, la France est frappée par le premier kidnapping d’enfant de son histoire. Série noire raconte ces événements, mais dresse surtout un portrait de l’époque et du milieu du cinéma dans lequel baignent ses personnages.

Parfaite mise en abîme à la fois de l’écriture et du fait divers, le quatrième roman de Bertrand Schefer n’est autre qu’un livre inspiré par un fait divers inspiré par un livre… Deux jeunes hommes, à la lecture d’un roman policier américain, décident de kidnapper le fils d’un riche industriel français et de devenir riches grâce à la rançon. Copie conforme jusque dans la lettre envoyée aux parents, ce montage imaginé par Raymond Rolland et Pierre Larcher donnera du fil à retorde aux enquêteurs et fascinera la presse et l’opinion en cette année 1960.

Quand fiction et réalité se mêlent

Une des forces de Série noire est de montrer à quel point fiction et réalité peuvent rapidement être confondues, et à plusieurs niveaux. Quand Rolland et Larcher imaginent leur kidnapping, ils ont en tête celui du petit Lindbergh qui avait bouleversé l’Amérique quelques années auparavant. Ils sont là dans la réalité de faits qui se sont réellement déroulés. Mais ils fondent leur méthode sur ce livre de la Série noire, et c’est ce que Bertrand Schefer nous raconte… Quatre niveaux se superposent les uns aux autres, rendant le récit riche, entre fait divers réel et travail de transformation en fiction de l’auteur. « En réalité, c’est la trame du récit qu’il a suivie et son plan a été mené et exécuté avec une maîtrise, une sobriété et une simplicité qui caractérisent sa personnalité.« 

Le personnage de Lise Bodin, jeune Danoise aux rêves de cinéma et compagne de Raymond Rolland, prend aussi plus de place dans le roman qu’elle n’a été réellement actrice du kidnapping. Bertrand Schefer nous rend attachante cette jeune fille manipulée par son amant, qui ne cherche qu’à être aimée et respectée en tant que mannequin, et elle l’espère un jour, actrice. C’est avec elle que le livre s’ouvre, et c’est elle que nous suivons avant de rencontrer Raymond Rolland : ses rêves, ses espoirs et sa vision de jeune fille étrangère de la société française et du monde du cinéma.

Et il est presque donné au lecteur de voir un autre niveau de fiction avec le « je » qui intervient parfois dans le récit. La distance prise par le narrateur, qui maîtrise entièrement l’histoire qu’il raconte à son lecteur, s’efface parfois quand la première personne fait irruption et nous interroge sur le rôle et la place de ce narrateur. Qui est-il et que peut-il nous cacher dans ce récit fait d’images et de copies ? Un mystère que Bertrand Schefer se gardera bien de nous dévoiler jusqu’au dénouement !

Roman policier et cinéma, quand les images priment

Une grande partie du roman s’intéresse à la vie de ces jeunes gens une fois leur délit commis, et à ce qu’ils renvoient : ils se construisent des personnalités nouvelles, des origines célèbres, changent leurs noms, s’achètent résidences et voitures de luxe, et se pavanent dans les plus beaux clubs et hôtels d’Europe de l’Ouest. C’est ainsi qu’ils existent, qu’ils font partie intégrante de ce monde qui les attirait tant. Bertrand Schefer rend parfaitement leur excitation à travers le rythme du récit, d’abord composé de longues phrases qui insistent sur l’impatience de voir cette vie qu’ils désirent tant débuter, puis de phrases plus courtes qui se suivent plus rapidement, rendant l’accélération de leurs vies et la montée inévitable vers leur chute.

Parce que bien que l’enquête piétine à ses débuts, les autorités françaises finissent finalement par mettre la main sur Rolland et Larcher, et c’est pour eux la fin de cette vie de faste. Les images laissent place à la réalité de jeunes gens qui ont été imprudents par leurs dépenses inconsidérées, mais qui refusent d’abandonner leurs rêves de grandeur. C’est ainsi qu’intervient une nouvelle forme de fiction : les mensonges dont ils parsèment la multitude de versions de l’enlèvement du garçon qu’ils raconteront aux autorités après leur arrestation et qui compliquent la compréhension et le dévoilement de la vérité. « Les voilà, pauvres, sans légende, exclus de la mythologie moderne, celle de la violence. Les voilà dans l’oubli. Le sang n’a pas coulé. Alors, notre enquête, c’était chercher leur beauté, je crois : la beauté qu’il pouvait y avoir en un crime doux, inconséquent parce que sans conséquences historiques. Crime dont il y eut des images qui n’étaient jamais celles du crime. » S’avouer vaincus est trop difficile pour ceux qui se sont crus invincibles.

Même si l’issue de l’événement le plus important de 1960 est connue d’avance pour les lecteurs, Série noire reste un récit marquant par son rythme et son originalité dans le traitement de l’histoire. Et on n’est jamais à l’abri que ce roman inspire à son tour un nouveau fait divers…

« Série noire », Bertrand Schefer, Editions P.O.L, 176 pages, 17€

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr