Ombre dans l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle, elle ne peut se résoudre à le quitter, parcourant sans cesse ses halls, ses pistes et ses sous-sols. C’est la perte de sens de la vie d’une femme que Tiffany Tavernier met magnifiquement en scène dans son nouveau roman.

Cela fait désormais huit mois qu’elle « habite » à Roissy – ou plutôt qu’elle squatte les couloirs, les sièges des salles d’attente, les toilettes et les sous-sols de l’aéroport. Ses seuls amis sont Vlad, un gars d’Europe de l’Est qui l’a accueillie dans son abri de fortune, Josias, un SDF fou amoureux d’elle, ou Lucien, un barman qui lui offre souvent un café ou un sandwich. Et son univers s’arrête littéralement là : elle n’a aucun autre souvenir que Roissy, elle ne se souvient ni de son prénom, ni de son âge, ni de ce qui lui est arrivé pour qu’elle se retrouve dans cette situation.

Sans identité, sans destination

Cette inconnue occupe ses journées à déambuler sans but véritable dans l’aéroport, à s’imaginer monter dans un avion et s’en aller, découvrir le monde, se créer de nouveaux souvenirs en définitive… Mais il lui est impossible de partir, de quitter l’aéroport, cet endroit dans lequel elle s’est réveillée un matin sans identité. Alors, elle est condamnée à voler ou à fouiller les poubelles pour se nourrir, à s’emparer de valises au cours d’un instant d’inattention de leurs propriétaires. Et surtout, elle ne doit jamais s’arrêter, elle doit toujours avoir l’air de chercher sa porte d’embarquement, d’attendre son ami qui doit la rejoindre pour partir, et ainsi éviter de se faire repérer par la sécurité.

Car cette jeune femme est bien une SDF, au même titre que plus de quatre-vingt personnes à Roissy, et mis à part Emmaüs qui essaye de les aider, personne ne veut croiser des squatteurs en achetant du parfum au duty free, ou bien en profitant d’un café dans le lounge… Et l’aéroport est devenu la maison de cette femme perdue : elle en connaît désormais les moindres recoins, elle s’est attachée à ses voisins de mauvaise fortune, elle connaît certains des employés des boutiques. Roissy est pour elle le seul endroit auquel se rattacher, et elle n’imagine finalement pas s’aventurer plus loin que le quai du RER. « Pour eux, comme pour moi, ce monde est notre dernière chance. Le quitter, ne serait-ce qu’une seule fois, ce serait renoncer à tous les voyages, à toutes les identités, perdre, en somme le peu de matière qu’il nous reste. »

Le livre de l’oubli

Mais la routine de la jeune femme finit par être perturbée par l’entrée dans sa vie d’un homme, détruit lui aussi par un drame, Luc. Pour lui, elle deviendra Anna. Luc a perdu sa femme dans le crash de l’avion Rio-Paris quelques années auparavant, et prise de panique, elle lui dit que son mari était lui aussi sur ce vol. Elle s’enfonce alors dans de nombreux mensonges, cherche à fuir Luc de toutes les manières, mais ne peut s’empêcher de se sentir attiré vers lui. Son désespoir, la souffrance intense dans laquelle il s’ébat font sentir Anna un peu moins solitaire.

Et au fil de la relation – basée sur un mensonge – qui se crée et s’intensifie entre eux, Anna est victime de rêves, ou plutôt de cauchemars, de plus en plus précis, qui lui semblent autant de souvenirs issus de son passé qu’elle pensait à jamais oublié. Le roman, déjà passionnant jusque là, prend ici encore plus d’intérêt : la culpabilité d’une femme perdue et esseulée, qui se sent obligée de repousser les seuls souvenirs qu’elle s’était créés. « Dresser tout auteur une muraille transparente et rester là, sans plus bouger ni rien ressentir, parce que sentir fait trop violence ici. »

D’une profondeur et d’une justesse psychologique impressionnantes, Roissy est le roman de l’oubli, et de la tentative de l’oubli. Le personnage de la jeune femme, à qui on s’attache dès les premières pages, est magnifiquement travaillé, ainsi que l’écriture qui nous embarque à la suite des voyageurs de l’aéroport et qui nous fait dévorer le livre d’une seule traite.

« Roissy », Tiffany Tavernier, Editions Sabine Wespieser, 280 pages, 21€

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr