Puissant récit sur la société capitaliste et comment elle broie les hommes, Personne ne sort les fusils revient sur le procès de France Telecom pour illustrer la terreur que fait peser ce modèle sur les hommes.

Sandra Lucbert assiste au procès de la société France Télécom de mai à juin 2019. On y juge les sept dirigeants du groupe après une vague de suicides de leurs salariés. Mis en cause dans cette affaire pour avoir organisé la maltraitance de leurs salariés, ces sept cadres dirigeants doivent répondre de leurs actes devant la justice.

La froideur de la cour

C’est devant une cour de justice qu’on doit maintenant régler les affaires humaines d’un employeur. Le groupe est jugé pour avoir orchestré un plan massif pour rendre impossibles les conditions de travail ainsi que la vie de 12 000 employés. Comparaît ainsi la puissance de l’économie française dans un procès que Sandra Lucbert qualifie d’impossible. Impossible car la justice est à la solde de ces groupes.

« Au procès France Télécom, le monde jugé est le nôtre. Le monde qui juge est aussi le nôtre. Le monde jugé est celui depuis lequel on juge. »

Tout est froid dans ce récit incisif mené par l’auteure : de la description de la cour de justice, aux réactions des accusés, même les victimes semblent essoufflées devant ce procès qui pour elles arrive à la fois trop tard et semble aussi sans issue.

Ce qu’elle décrit ainsi c’est la machination qui se cache derrière les grands groupes comme France Télécom, comment les sociétés les plus puissantes de notre siècle ont un droit de vie ou de mort sur nos citoyens.

« Finalement, cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête.
(Didier Lombard, le 6 mai 2019, à la barre.) »

Un essai sur la langue

Sandra Lucbert convoque, pour étayer ce récit, la langue. Elle s’appuie sur la novlangue des cadres dirigeants pour montrer comment, en manipulant la langue, on manipule aussi la société.

Elle emprunte leurs mots aux plus grands en citant notamment Melville, Kafka et Rabelais. Elle décrit comment dans leurs mots, ces trois auteurs ont déjà montré qu’on peut dégager un sens caché, capable de faire ployer la société. Elle oppose ce qu’elle appelle le flow managérial au flow de littérature.

« Mais je trimballe avec moi quantité d’états de langage, c’est ce que fait la littérature aux gens qui la pratiquent. Elle impose un écart permanent d’avec tout ce qu’on dit. »

Un récit complexe mais percutant sur ce procès retentissant de notre siècle. Sandra Lucbert fait écho au mal de notre société contemporaine en s’appuyant sur les mots.

sandra lucbert personne ne sort les fusils

« Personne ne sort les fusils », Sandra Lucbert, Editions Seuil, 156 pages, 15€