Dans un premier roman réussi, Mathilde Chapuis nous conte la fuite, l’exil et les épreuves de la route. Elle nous prend la main et ne lâche jamais celle de cet homme sans nom, qui risque tout pour quitter sa Syrie natale et se mettre à l’abri en Europe.

Il n’a pas de nom, seulement désigné par un « tu » empli d’affection, mais on se sent tout de suite proche de lui. Il erre, bloqué en Turquie, où il essaye de trouver un moyen pour passer en Grèce. L’Europe, l’Eldorado pour ces milliers de femmes et d’hommes lancés sur les routes. Un nafar, avec sa veste à laquelle il tient plus que tout, et ses lunettes, seuls vestiges de son ancienne vie. Ce « tu » nous rend cet homme si proche, et rapidement on se met à respirer avec lui, caché dans les buissons. On fait corps, on devient un « nous » avec celui qui n’a de souhait plus cher que d’être accepté parmi nous.

« Une brêche pour s’évader »

Le lecteur comprend dès le départ qu’un lien unit la narratrice à cet homme, sans pour autant qu’il soit véritablement défini. Elle est pour l’homme et pour le lecteur un guide, à travers les obstacles de l’exil et à travers le récit. Elle s’adresse à lui, comme à chaque personne qui ouvre le livre ou à elle-même. « Dans nafar, j’entends effort. J’entends départ, j’entends hagard et blafard, j’entends rafale et rafler, érafler. J’entends noir, j’entends Na! et fort, j’entends naïf, phare et far west. Dans nafar, il y a le héros et l’héroïne, il y a le sacrifice et la peine, il y a la frousse et l’ardeur. C’est le souffle du vent, c’est l’élan continu. C’est aussi l’empreinte de dents serrées sur le cours de l’Histoire. C’est le prix de la lutte.« 

Le récit est entre-coupé de souvenirs de la vie passée de l’homme en Syrie. Des souvenirs qui touchent chacun de nous, odeurs, couleurs et habitudes. Les regrets, l’incompréhension face au déroulement de l’histoire qui a mené son pays dans cette situation, la tristesse quand son coeur se serre à l’évocation de son ami disparu. Mais surtout, la désillusion de ne voir aucune issue à cet exil, de ne pouvoir retourner là-bas, de ne pouvoir mettre fin à cette fuite qu’il ne pensait que provisoire, et de ne voir que des portes fermées face à lui. C’est pour toutes ces raisons que la narratrice décide de raconter l’histoire de cet homme, des difficultés qu’il rencontre alors qu’il est déjà sur la route, seul, loin de son pays depuis des mois. « Car faire le récit de cette tentative, c’est donner la tonalité de toutes celles qui suivront. C’est dire l’attente, la persévérance et l’angoisse. C’est dire les rêves, les souvenirs et les désillusions. C’est raconter ce qui est et ce que l’on voudrait qui soit. C’est parler de ce qui dure, de ce qui résiste et de ce qui meurt. »

« Tu es ces milliers »

Et à travers cet homme, dont on comprend rapidement que le périple sera encore long, qu’il devra s’y reprendre à plusieurs fois, malgré sa prudence et son obstination, ce sont les milliers jetés sur les routes à cause de la violence des hommes que Mathilde Chapuis évoque. Il est celui qui permet la mise en abîme des migrations, et qui rappelle au lecteur que nous, Européens, avons un jour quitté nos pays, et avons été accueillis. L’histoire se répète, les acteurs changent et d’une certaine façon, l’autrice nous interroge : sommes-nous à la hauteur ? Qui est véritablement l’Autre ?

Nafar, surtout dans la deuxième partie, permet une réhumanisation des migrants, qui font la une de nos journaux télévisés depuis plusieurs années mais qui sont trop souvent devenus des chiffres soumis à la récupération politique. Les yeux de la narratrice, son projet d’écrire le récit de celui qui ne peut le faire pour lui-même, est une forme de réhabilitation et de transformation en mythe de ce destin malheureusement aujourd’hui trop commun. « Nous étions dans l’appartement aux murs bleus, moi dans la chambre, toi dans le salon. J’écrivais ton histoire. Je retraçais les épisodes de ta traversée. Quand je ne savais pas ou quand je n’étais pas sûre, j’ouvrais la porte et je passais dans la pièce d’à côté pour t’interroger. Parfois, tu racontais. Le plus souvent, tu répondais : « Imagine. » Alors j’ai imaginé. Avec mes mots, j’ai creusé, comme toi le tunnel, comme toi la brèche pour t’évader.« 

La narratrice raconte l’épopée, et l’homme devient Ulysse, quittant sa terre aimée et ne sachant véritablement quand son retour sera, ou encore Orphée, dans toute la poésie et la nostalgie de son chant. Nafar est un récit utile pour nous mettre face à nos responsabilités, nous rappelant que ceux qui sont face à nous sont humains.

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« Nafar », Mathilde Chapuis, Editions Liana Levi, 150 pages, 15€