Passionnée par le devoir de mémoire et sa transmission, Valentine Goby nous offre un récit de mutilation et une métamorphose étincelante d’humanité.

Hiver 1956. Dans les Ardennes, François, un jeune homme de vingt-deux ans, se perd dans la neige, dans les bois, à la recherche d’un village. Au détour d’une voie ferrée qui semble désaffectée, il grimpe sur un wagon abandonné… Et quelques heures plus tard, il sera retrouvé par une enfant, à demi mort dans la poudreuse.

« La caresse brulante de l’arc électrique qui traverse la chair, enflamme les tissus, projette le corps à plusieurs mètres ». Victime d’un accident par électrocution avec un caténaire, François sera projeté dans un autre monde. Sa survie est un miracle, amputé des deux bras il devra tout réapprendre. Son corps, entièrement dépendant, ne lui appartient plus, il ne le connaît plus, ne lui répond plus. Quel est le destin de ce blessé ? Comment réapprendre à vivre avec un corps qui n’est pas le sien ?

Après plusieurs mois d’hospitalisation, François rentre à Paris retrouver les siens. Sans assistance, son quotidien est devenu impossible, il doit tout réapprendre. « François est sourd à tout, sauf à sa colère, il n’a pas de cri à la mesure de sa rage alors il frappe encore, dans le mur, dans le vase de roses blanches qui se brise en neige de pétales et de porcelaine, dans la radio, finalement c’est à lui qu’il fait mal, il veut cogner sa tête contre le mur, sonner ce corps. » Sous les regards de pitié ou d’horreur qu’il suscite dans la rue, ce jeune garçon alterne entre un profond désespoir, de la colère et d’infimes moments d’éclaircies. A travers des dialogues intérieurs, l’expression de ses sensations, de ses émotions, le désespoir de François est finement retranscrit. Face aux contraintes de l’époque, aux limites de la chirurgie, au peu de ressources dans l’appareillage des grands blessés, comment s’imaginer un futur possible à vingt-deux ans ?

Une Renaissance

Précise, stricte, comme chirurgicale parfois, l’écriture de Valentine Goby nous transporte dans ce monde inconnu. Comme François, on se surprend à avancer dans le noir, à chercher notre voie, sa voie. Et à la suite d’un séjour en montagne, François découvre dans un lac que son handicap est moins lourd à porter dans l’eau. Et puis un jour, la contemplation d’une murène sera le déclic. Moche, celle qui fait peur, que l’on n’a pas envie de croiser, semble vivre et nager, en pleine osmose dans l’eau. Comme le signe d’une belle renaissance : « La honte le quitte. Il se concentre sur la nage, aveugle aux moignons qui l’entourent, il n’a d’autre pensée dans le bassin que l’exécution d’un mouvement fluide. Il pense à la murène de l’aquarium, porte Dorée, non à la laideur de sa gueule, le corps reclus dans les anfractuosités de la roche, le bec à peine pointé vers dehors, mais à sa pavane suave ». Cette murène va lui offrir une nouvelle vie et lui ouvrir les portes d’une aventure singulière : le handisport.

Dans ce nouveau roman, Valentine Goby s’empare une nouvelle fois d’une tragédie de vie pour donner du sens à son personnage, représentant emblématique de la découverte d’un handicap. Magnifié par la prose de l’auteure, on est fasciné par cette histoire de résilience, cette force puissante qu’est le combat d’un jeune garçon et ses difficultés pour se créer une autre vie. Au-delà d’une malchance, cette histoire nous entraîne vers l’émergence du handisport jusqu’aux Jeux paralympiques de Tokyo en 1964.

« Murène », Valentine Goby, Edition Actes Sud, 384 pages, 21,80 euros