Exil forcé de trois femmes à travers le continent africain jusqu’en Europe, Mur Méditerranée raconte le calvaire de Chochana, Semhar et Dima pour survivre et construire une nouvelle vie.

Nigéria, Erythrée, Syrie… Ils se retrouvent par milliers chaque jour jetés sur les routes, forcés de quitter leur terre natale et leur famille pour se chercher un avenir meilleur ailleurs. Mais, pour y parvenir, ils doivent faire face à la cruauté des passeurs qui les considèrent comme du bétail, à la dureté de conditions de voyage inhumaines et aux pertes autour d’eux. Louis-Philippe Dalembert nous transporte aux côtés de ces trois femmes qui risquent tout et nous raconte leur périple, du moment où elles prennent la décision de partir à celui où elles mettent le pied sur le chalutier qui doit les emmener en Europe.

Exil et terres d’asile

Chochana vit au Nigéria avec toute sa famille. Les conditions de vie sont de plus en plus difficiles, et le changement climatique rend les phases de sécheresse et de famine de plus en plus fréquentes. La jeune femme n’a plus de perspectives et décide donc de quitter le pays avec son jeune frère, sa meilleure amie et deux connaissances. Semhar, elle, veut devenir institutrice pour aider les jeunes Erythréennes à s’éduquer. Mais la dictature militaire qui sévit dans son pays en décide autrement et l’envoie faire son service militaire pour une durée indéterminée. Elle rencontre là-bas une jeune fille qui a prévu de s’enfuir avec son fiancé et se joint à leur projet. Et enfin, Dima et sa petite famille ont quitté Alep sous les bombes pour se réfugier à Damas où ses deux filles peuvent continuer à aller à l’école. Mais quand la guerre civile rattrape aussi la capitale syrienne, Dima et son mari doivent prendre la décision de quitter leur terre natale. Chochana, Semhar et Dima embarquent toutes trois pour un voyage dans lequel elles mettent toutes leurs économies sans être sûres d’arriver à destination.

Louis-Philippe Dalembert étale avec force et justesse devant les yeux du lecteur trois destins très différents, de ce que l’Europe appelle migrants ou réfugiés. On comprend rapidement que le voyage de ces femmes ne sera que plus dur parce qu’elles sont femmes. Les violences qu’elles subissent, parfois réduites à des esclaves sexuelles par les passeurs, s’ajoutent aux horreurs de la séparation de proches, des privations de nourriture et de la peur de mourir que doivent affronter tous les candidats à l’exil. « Elles se joignirent au mouvement, portées par l’élan des autres et leur propre volonté. Celle de Semhar la Teigne rivée à son objectif, quitte à y laisser la peau. Celle de Chochana, la cheffe dont la petite armée s’est dissoute en cour de route. Elles montèrent à l’assaut avec des dizaines, des centaines de damnés de la terre africaine.« 

Mur, cimetière et dieux

La partie centrale de Mur Méditerranée se déroule alors que nos trois protagonistes sont sur le chalutier malmené par les eaux de la Méditerranée, déjà cimetière marin de tant de compagnons de voyage. Les différences de classe se ressentent jusque sur le bateau : ceux qui ont payé plus cher ont la chance d’être sur le pont, à l’air libre et de voir l’étendue de la mer en face d’eux. Pour les autres, ils s’entassent dans la cale, où l’air de raréfie et où le bruit des moteurs empêche toute discussion. Chochana et Semhar se tiennent la main pour se donner du courage, et Dima serre ses filles dans ses bras sur le pont, attentive aux échanges qui l’entourent. « Il y avait les mots autour d’eux pour les draper de leur chaleur. Ces mots qui résonnaient en pagaille dans la nuit de juillet. Des mots chuchotés, vacillants, volubiles. Les plus tumultueux, portés par des voix résolues prirent peu à peu l’ascendant sur les autres. » Tous les passages de la traversée de la Méditerranée sont durs à lire, mais l’écriture sensible et vraie de l’auteur nous tient en haleine et nous fait souhaiter le meilleur aux trois jeunes femmes.

Des retours en arrière sur chacune, le lecteur ressort impressionné par la force et le courage qu’elles mettent en oeuvre durant ces longs mois. La richesse du récit de Louis-Philippe Dalembert prend aussi sa source dans la diversité des personnages qu’il nous peint. Chacune a une religion différente, des croyances et des traditions différentes, des jugements sur les rites des autres. Mais dans Mur Méditerranée, musulmane, juive ou chrétienne, toutes sont dans le même bateau. Les langues se délient dans l’horreur du voyage et la peur de mourrir, et les histoires s’échangent. Une solidarité se met en place, et la méfiance laisse place à l’entraide.

Violence des passeurs, conditions de vie inhumaines et morts trop nombreuses, Mur Méditerranée rappelle aux Européens ce que subissent tous ceux que nous n’accueillons même pas dignement, s’ils réussissent à atteindre nos côtes. Et Louis-Philippe Dalembert nous remet à notre place : l’Europe n’est pas un Eldorado pour Chochana, Semhar ou Dima. Elles partent parce qu’elles n’ont pas le choix et l’exil est pour chacune d’elle un crève-coeur. Un roman puissant qui ne peut que nous retourner l’estomac et nous pousser à réfléchir à notre responsabilité face à eux.

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« Mur Méditerranée », Louis-Philippe Dalembert, Editions Sabine Wespieser, 336 pages, 22€