Avec Mohican, Eric Fottorino signe un roman vibrant autour d’une famille paysanne du Jura au bord de la faillite, qui pour s’en sortir cède à l’industrie éolienne. 

Brun Danthôme a 76 ans. Toute sa vie, il l’aura passée dans sa ferme du Jura, aux côtés de ses bêtes. Seulement voilà, il vient tout juste d’apprendre de la bouche de son médecin, qu’une leucémie allait l’emporter. Victime des produits chimiques qu’il épandait dans ses champs depuis des années, il encaisse. Sa ferme, il la laissera à son fils Mo. Mais ce dernier a choisi une autre agriculture, une agriculture qu’il ne comprend pas, une agriculture faite de nouvelles “idées écologiques”. Alors pour sauver les Soulaillans et offrir un avenir à son fils, il accepte une luxueuse offre : celle d’installer des éoliennes sur son domaine. Une énergie verte qui lui permettra d’encaisser une belle somme promise, et espérer une vie « plus simple », mais sans réellement penser aux conséquences.

Radicalisation d’un paysan

Tous deux agriculteurs dans le Jura, Brun et son fils partagent une vision différente de l’agriculture. Tandis que l’un a une vision à l’ancienne, convaincu de l’intérêt des pesticides et du progrès, l’autre, Mo privilégie la nature, le bio et les méthodes naturelles pour se débarrasser des nuisibles et des maladies qui affectent les cultures. “Ne jamais se plaindre était la bonne mesure pour accepter leur sort. Quand ils parlaient de la pluie et du beau temps, c’était le contraire de parler pour ne rien dire car du sec ou du mouillé dépendait leur vie tombée parfois plus bas que terre, comme les prix de leurs récoltes”.

Dès les premières pages, Eric Fottorino vise à faire comprendre la radicalisation sévère et suicidaire de ce personnage, qui tentera le tout pour le tout pour sauver sa ferme et ses terres. A travers une série de flash-backs, l’auteur revient sur l’évolution forcée du monde agricole depuis l’après-guerre. Mécanisation, usage intensif des engrais et des pesticides, soumission au marché… Des usages qui lui ont permis de voir durant des années sa ferme prospérer mais en contrepartie, il doit payer aujourd’hui le prix fort de cette adhésion à l’agrochimie. “Labourer, semer, récolter, et recommencer, respirer le grand air, c’était sa vie, il n’en connaissait pas de meilleure. Qui avait saccagé ce bonheur-là ?”

Prisonnier de la modernité

C’est par désespoir que le père de Mo se résigne à l’installation des éoliennes sur ses terres. Juteux bénéfices pour les promoteurs, ils savent convaincre les agriculteurs étranglés par les dettes pour faire installer ces immenses pales dans les campagnes, en leur promettant monts et merveilles. Et c’est bien trop tard, que père et fils ouvriront les yeux sur l’engrenage. Enchaîné par un contrat, il découvre plein de remords la brutalité des pratiques mais surtout les ravages des pâles, décapitant les oiseaux et défigurant le paysage. “Les éoliennes, c’est la dernière arme qu’ils ont trouvée pour nous éliminer, nous les paysans. Quand le béton aura éventré nos terres, quand nos paysages seront devenus des usines en mouvement, nous aurons disparu à jamais”.

Jamais, Eric Fottorino ne jugera les actions de ces derniers. Seulement, il recontextualise, documente et analyse le triste sort de nos campagnes françaises. Comment en est-on arrivé à autoriser ces épandages meurtriers, pour les agriculteurs, leurs familles mais aussi les habitants proches ? Avec le seul objectif de nourrir tout le monde, comment peut-on justifier la mise en danger de ceux qui nous nourrissent ?

L’auteur dresse le portrait de ces campagnes, englouties par des exploitants, des lobbys et des politiques, et défend un monde en perdition, qui auparavant s’accordait au rythme des saisons et de la nature.

« Mohican », Eric Fottorino, Edition Gallimard, 288 pages, 19,50 €

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