Avec son troisième roman, Cloé Korman aborde la culpabilité qui nous assaille quand quelqu’un du passé, quelqu’un de lié à un drame qu’on a toujours essayé d’oublier, refait surface. Un récit dur mais poétique sur un souvenir de jeunesse qui revient hanter la protagoniste.

C’est l’été de leurs vingts ans que Claire et Manu décident de passer à Marseille, dans un théâtre d’été pour des enfants qui n’ont pas la chance de partir en vacances. Cette année-là, les deux amies montent La Tempête de Shakespeare, aux côtés de Dom, responsable du théâtre et amant de Claire. Et quinze ans plus tard, c’est un Dom malade et mourant que Claire retrouve dans l’hôpital dans lequel elle travaille, et qui fait remonter la tragédie qu’elle avait essayé d’enfouir toutes ces années.

La tempête des souvenirs

Cinq chapitres découpent ce roman sans époque et sans lieu, ou plutôt aux époques et lieux multiples. Cinq chapitres pour cinq semaines dans le « Midi », mais aussi pour cinq actes d’une tragédie shakespearienne qui aura marqué la jeune fille qu’était Claire cet été-là. Aux descriptions sensorielles de Marseille, dans laquelle les deux amies déambulent une fois leur journée terminée, succèdent la morosité et la tristesse de la vie parisienne d’une Claire devenue médecin dans un hôpital de la capitale. Cloé Korman nous raconte une histoire qui aurait pu avoir lieu n’importe où, mais qui, paradoxalement, est extrêmement entremêlée aux lieux : les descriptions sont précises et sensibles, on se sent transporté dans le Sud et ses odeurs, ses paysages et ses habitants.

La narratrice raconte son histoire à la première personne, comme si finalement elle se la racontait à elle-même, comme si Claire la jeune femme pleine d’énergie et de bonne volonté revenait sur ses souvenirs pour une Claire plus âgée, marquée par la vie et désabusée. Elle devient elle-même spectatrice de ce drame en même temps qu’elle l’avait été de la pièce de Shakespeare jouée par ces enfants de dix ans et leur entrain. Farid, Romane, Mario, Joséphine, Marcel,… Ce sont eux les personnages, les acteurs de cette tragédie, eux qui reviennent à la mémoire de Claire.

Marseille et Paris, unité de lieu

Et au fur et à mesure que Claire accompagne son ancien amant dans les derniers jours de sa vie, elle vit à nouveau cet été-là, elle retrouve aussi les sensations et les impressions qu’elle avait eues. Et c’est avec une ponctuation lâche, un rythme effréné et peu de pauses dans l’écriture que Cloé Korman rend à merveille l’accélération du temps due à l’approche de la mort et aux souvenirs qui remontent les uns après les autres. Claire perd de plus en plus pied, et vit ces semaines partagée entre ces deux époques de sa vie.

« On dirait qu’une seule nuit baigne tout. Le jour, les lieux et les époques me semblent bien distincts mas quand le soir tombe ici je crois retrouver la même eau dans laquelle tout a eu lieu, et continue d’avoir lieu. J’oublie le décor parisien et ses mâchoires d’immeubles jaunes et humides qui font siffler le vent, la pénombre les absorbe et laisse apparaître cette autre ville tiède dont les toits se prolongent dans les mâts des bateaux, où le bruit de la mer et son odeur, ses promesses miroitantes et salées peuvent surgir dans qu’on s’y attende au bout d’une avenue. »

Midi est le roman du deuil, du bilan et de l’acceptation d’un événement qu’on avait refoulé jusque-là. Mais c’est aussi le récit de vies détruites par l’indifférence générale, par la crainte ressentie face à des éléments qui dérangent. Claire, Manu et Dom ont vu et n’ont pas dit. Midi est le récit d’une violence latente dans notre société, cette violence dont personne ne parle et que Cloé Korman réussit à mettre en scène dans un roman qui nous pousse à regarder plus attentivement autour de nous et à ne plus fermer les yeux.

« Midi », Cloé Korman, Editions Seuil, 224 pages, 18€ – parution le 16 août 2018

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr