Julia Kerninon nous offre avec Liv Maria un très beau roman, sensible et puissant, sur une femme aux vies multiples, dans toute sa complexité, sa beauté et sa douleur. Une ode à la liberté.

Liv Maria naît sur une île bretonne, fille d’un Norvégien et d’une Française. Elle grandit entre ses deux parents, qu’elle pense mal-assortis mais qui l’entourent d’amour, chacun à leur façon. Elle évolue dans le café que sa mère tient, au milieu des livres et des sorties de pêche avec sa famille. Elle est heureuse et innocente. « Son père était un lecteur, et il avait fait de sa fille unique une lectrice. Sa mère lui apprendrait la dureté et le silence, ses oncles lui apprendraient la pêche et la conduite, mais d’emblée, le plus tôt possible, son père lui avait appris à lire.« 

Un exil injuste

Mais un jour, alors qu’elle rentre du lycée, Liv Maria est agressée sexuellement par un auto-stoppeur, qui manque de la violer. Elle court tout raconter à sa mère, qui décide de l’éloigner de l’île. La jeune fille vit cet éloignement comme une injustice – à juste titre : elle subit une agression sexuelle, et à 16 ans, doit abandonner famille et quotidien pour partir s’installer à Berlin chez de la famille qu’elle ne connaît pas. Alors que l’homme qui l’a agressé s’installe durablement sur l’île, impuni et tranquille.

Liv Maria, jeune fille obéissante, accepte sa nouvelle vie : elle sera donc jeune fille au pair pour ses neveux et nièces, tout en allant au lycée dans la capitale allemande. Et elle rencontre un homme à Berlin. Un homme qui lui fait découvrir les relations sexuelles et l’amour, dans le plus grand des secrets, et pour cause : il est marié et a des enfants qui l’attendent chez lui au Royaume-Uni. Liv Maria est totalement fascinée par cet homme qui lui parle littérature et art et qui l’ouvre à un monde inconnu. « C’était comme s’il l’avait tirée jusqu’à lui au moyen d’une corde solide, comme si sa voix avait été un filin avec lequel il l’avait littéralement pêchée, amenée à sa portée, ses mots tels des leurres en bronze auxquels elle avait mordu à pleine bouche, affamée de mots dans la grande ville.« 

Une femme aux multiples vies

Mais la fin de son séjour à Berlin est marqué par le drame, et c’est détruite que Liv Maria rentre sur son île. Elle s’y installe à nouveau, reprend le café de ses parents, et pense qu’elle y mènera une vie tranquille, loin de l’agitation des grandes villes et proche de la nature. « C’était à la fois la plus grande obéissance, que de rester là dans la maison de ses parents à continuer ce qu’ils avaient commencé, et pourtant c’était aussi la plus grande désobéissance, de violer leur espace en l’habitant à son tour, en en changeant les lois. » Mais Liv Maria ne tient plus en place, elle doit partir, elle doit découvrir le monde, elle doit continuer d’ouvrir les yeux, comme son professeur le lui a appris. Alors elle part à nouveau. Et ne reviendra jamais.

Julia Kerninon nous entraîne à la suite d’une jeune fille qui ne grandit que dans les yeux des autres, libre, indépendante et puissante. Elle se construit loin des siens, en Amérique latine. Elle s’y détruit aussi, au fil des mauvaises rencontres et des nuits arrosés. Et un jour, elle tombe à nouveau amoureuse d’un jeune homme. Elle devient épouse et mère, mais garde en elle un immense secret qu’elle ne peut partager avec celui qu’elle aime. Un secret qui la dévore de l’intérieur. Mais Liv Maria est une femme forte, une femme qui a le droit de ne garder ses souvenirs les plus précieux que pour elle, une femme qui peut décider de la façon dont elle veut mener sa vie. Et qui peut changer d’avis. « Je suis une mère, je suis une menteuse, je suis une fugitive, et je suis libre.« 

Avec Liv Maria, Julia Kerninon retrace la vie d’une femme libre, dont la vie aura été remplie, d’autant de bonheur que de souffrances, mais qui aura vécu.

« Liv Maria », Julia Kerninon, Editions L’Iconoclaste, 320 pages, 19€