Entre Richard III et Margaret Thatcher, Candice se démène pour être la jeune femme qu’elle veut être, et survivre à un hiver rigoureux : l’hiver 1978-1979, un hiver qui voit resurgir tout le mécontentement contenu dans la société britannique comme il n’en avait pas été depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale. 

Angleterre, fin des années 1970. Le pays connaît une grève telle qu’il n’en a pas connu depuis des décennies. Le Parti Travailliste échoue à régler la crise, la société se divise et le Parti Conservateur revient à la charge. Bientôt la poste, les transports publics, les usines, les routiers, tous se mettent en grève pour lutter contre la décision du gouvernement Callaghan de n’augmenter les salaires que de 5%. Du secteur privé, la grève se diffuse rapidement au secteur public, immobilisant complètement la vie du pays pendant plusieurs mois.

Tout n’est que jeux de pouvoir

Candice, jeune fille ayant fui le domicile familial, survit comme elle peut et paye son école de théâtre grâce à son métier de coursier : elle livre à vélo le courrier de particuliers qui n’ont pas fait confiance à la poste. Et avec les grèves de cet hiver-là, elle croule sous le travail. Mais ce qui compte dans la journée de Candice, ce sont les cours de théâtre et la pièce qu’elle monte avec un groupe de filles : Richard III, un classique de Shakespeare, qui s’ouvre sur la très célèbre phrase « Voici venir l’hiver de notre mécontentement ». Quelle joie pour elle de jouer le rôle de ce tyran et de roi sanguinaire, rôle normalement masculin dans ce monde en mouvement !

Les répétitions de la troupe qui s’est donné le nom de Shakespearettes sont l’occasion de réflexions approfondies sur ce qu’est le métier de comédien, sur la place des femmes dans ce métier, mais aussi sur le pouvoir politique et ce qu’il implique. Candice s’interroge, elle qui est témoin de cette crise sociétale d’abord depuis l’extérieur, sur ce qu’est un engagement politique. Et ses réflexions sont celles d’une jeune femme qui a connu les inégalités et qui les côtoie tous les jours : elle se souvient de l’humiliation qu’elle ressentait petite à devoir se rendre avec sa mère à la banque alimentaire, et elle doit désormais se battre pour être respectée au travail alors qu’elle est la seule femme de l’équipe.

Une jeunesse désabusée mais militante

Candice représente la jeunesse britannique de la fin des années 1970, qui écoute les Sex Pistols et Pink Floyd, et qu’on a obligé à adopter le slogan No Future à force de tuer ses espoirs et ses demandes dans l’oeuf. Elle qui ne se sentait pas concernée par la grève finit par s’y intéresser de plus près, à participer à l’occupation de l’école de théâtre, à distribuer des tracts. Mais elle représente aussi une jeunesse désabusée, qui ne trouve pas sa place dans la politique telle qu’elle est pratiquée ces années-là, qui ne voit pas ce qu’elle pourrait y trouver. Quand Candice propose à ses collègues de se mettre eux aussi en grève, elle n’obtient qu’incompréhension et moqueries : « Ils ne lui ont même pas dit qu’ils avaient besoin de ce job pour payer le loyer, ce qui était pourtant vrai, ni qu’il fallait soutenir le gouvernement travailliste, cela ils n’en avaient vraiment rien à foutre du tout, ils n’avaient sans doute même pas voté, non, ils se sont simplement bien marrés à l’idée qu’ils puissent faire de la politique, à l’idée que Candice elle-même puisse faire de la politique, ils ont éclaté de rire, ils l’ont chambré pendant plusieurs jours après ça. »

Le cynisme qui domine L’hiver du mécontentement ne cache pas une certaine désillusion qui a dû être celle du Royaume-Uni au lendemain de cette crise, désillusion illustrée par le personnage de Jones qu’on retrouve épisodiquement dans le roman et qui symbolise la descente aux enfers d’une population qui succombe au chômage et à l’inflation.

Un livre à lire d’une traite en même temps qu’on écoute la playlist que nous a concocté Thomas B. Reverdy et qui nous plonge entièrement dans les années punk et rock qui ont rythmé cette crise !

« L’hiver du mécontentement », Thomas B. Reverdy, Editions Flammarion, 224 pages, 18€ – parution le 22 août 2018

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr