Les yeux rouges donne à voir le cercle vicieux d’un harcèlement qui amène une jeune femme, journaliste à la radio, à se couper de ceux qui l’entourent, et à s’isoler. Et tout commence avec quelques messages sur les réseaux sociaux…

Un jour, elle reçoit un message d’un inconnu, Denis, qui dit écouter ses chroniques à la radio et vouloir la connaître mieux. Elle répond au premier message, le remercie, tout en essayant de lui faire comprendre qu’elle n’est pas intéressée. Mais Denis continue à lui écrire, de plus en plus fréquemment, et il s’énerve si elle ne lui répond pas. Alors, elle répond, épisodiquement, juste pour s’assurer d’avoir la paix. Jusqu’au jour où elle n’en peut plus, qu’elle le retire de sa liste d’amis et qu’elle lui fait comprendre qu’elle ne veut plus recevoir ses messages. Débute alors une vague de cyberharcèlement menée par Denis et des trolls à sa suite, qui rendent la vie de la journaliste impossible. Myriam Leroy réussit l’exploit de retranscrire la montée de l’angoisse chez la jeune femme, tout en nous mettant à sa place.

Monologue et invisibilisation

La première partie de Les yeux rouges est une suite de messages envoyés par Denis à la journaliste, donnés à voir au lecteur avec le filtre des yeux de celle qui les lit : il s’adresse à la troisième personne, comme si les lectrices et lecteurs étaient ceux à qui étaient destinés ces messages. Ce premier monologue, aux espaces typographiques, est comme la preuve de ce qui arrive à la journaliste, et les lecteurs en seront les témoins quand plus personne ne croira la jeune femme. Denis est un homme marié, père d’un enfant, qui dit ne pas vouloir avoir de relations sexuelles avec la journaliste à qui il parle, mais qui emplit chaque message de sous-entendus sexuels plus ou moins fins. Il donne son avis sur tout, raconte sa vie, se vante et fait part de ses faiblesses, tout en interrogeant son interlocutrice, dont on ne voit jamais les réponses mais dont on comprend qu’elle les espace et ne s’ouvre pas à lui.

« Les néosuffragettes avaient sifflé la fin de la récré : c’en était terminé de s’amuser, maintenant il fallait guerroyer. Résultat des courses : les hommes n’osaient plus draguer et les vraies femmes désespéraient qu’on vienne les aborder. Ce qui était en train de se passer autour de ce nouveau moralisme était un désastre pour la séduction et pour la libido. Plus personne ne baisait autour de lui. Quant à lui… eh bien il ne me le dirait pas, LOL, emoji lapin. » Sexiste, raciste, homophobe, Denis ne cache pas ses opinions sur les réseaux sociaux, et semble s’attendre à ce que celle qu’il idolâtre les partage. Il cherche son assentiment tout en insultant tout ce qu’elle semble représenter. Il est de plus en plus entreprenant, ne cessant de proposer qu’ils se voient, se rendant à son travail, se faisant de plus en plus pressant.

Trolls et cyberharcèlement

Mais c’est le jour où elle met fin à cette discussion à sens unique que le pire commence : une armée de trolls s’abat sur elle, elle est identifiée dans des posts sur les réseaux sociaux qui l’insultent directement, elle reçoit des menaces de viol et de mort. Et Denis semble être celui d’où tout part, les trolls le suivent et il les entretient. Le cercle vicieux se referme sur la jeune femme qui ne peut s’empêcher de lire ces mots, qui est de plus en plus inquiète, qui ne peut plus mener une vie normale. Preuve ultime s’il en fallait une : ses yeux deviennent rouges et gonflés, et aucun médecin ne semble être capable de comprendre ce qu’elle a.

Le problème que la jeune femme rencontre désormais, en plus du cyberharcèlement qui ne lui laisse aucun répit, est l’incompréhension des gens qui l’entourent. Son copain, ses amis, ses employeurs, les médecins et les avocats qu’elles consultent ne semblent pas mesurer la portée de ce qu’elle vit. Dès qu’elle s’en ouvre, elle ne reçoit que miniminsation et on l’accuse de se poser en victime de quelque chose qui n’est pas si grave. On se rend compte aussi petit à petit que tous les professionnels dont elle s’entoure sont des hommes – médecins, avocats, policiers – et qu’aucun ne peut se mettre à sa place, aucun ne cherche réellement à comprendre. Myriam Leroy, en même temps que les réseaux sociaux, critique ce patriarcat qui rend les femmes responsables de leurs agressions, les culpabilise et les épuise. « Ouais, clair, c’était illégal. Mais les flics, putain, elle les vomissait, les flics n’étaient qu’un visage de plus de la domination masculine, la justice était une institution patriarcale, tout ce petit monde était de mèche, ils se tenaient, les harceleurs, les policiers, les avocats, les journalistes, et elle se demandait si ça valait bien la peine de mettre le doigt dans la machine, parce que des luttes, elle en avait déjà tant et plus à mener et était-ce vraiment cell-là qui était prioritaire ?« 

Elle s’isole petit à petit, rompt avec son copain, arrête de sortir avec ses amis. Le harceleur gagne sur tous les fronts, sa victime perd toute existence en dehors de la peur qui ne la quitte plus. Les yeux rouges est la lente descente aux enfers d’une jeune femme qui n’avait rien demandé et qui se retrouvent mise au ban de la société pour avoir dénoncé son harcèlement.

« Les yeux rouges », Myriam Leroy, Editions Seuil, 192 pages, 17€