Melvil est né et a grandi dans la cité-jardin d’Hildenbrandt. Il est né Ischard, ce qui signifie quelque chose, surtout quand on est le dernier de la fratrie. Destins fracassés contre les murs de cette utopie urbaine, Les Garçons de la cité-jardin mêle critique sociale et peinture d’une classe.

Le quotidien de Melvil est fait d’attente, d’une attente qui dure et qui a arrêté le temps. Quand il sort de son travail à la mairie, il rentre chez lui s’occuper de son père, bientôt aveugle et qui passe ses journées à écouter la radio et à fumer dans son canapé. Melvil va parfois, le soir, boire un Picon dans le bistrot de la cité, échangeant rumeurs et ragots avec les habitués. Dans cette cité d’Alsace, succession de petites maisons identiques, imaginées pour loger les populations pauvres de la région au début du XXème siècle, rares sont ceux qui partent. Melvil, lui, semble attendre un retour.

Victimes, bourreaux et violence institutionnalisée

Les retours successifs de Virgile et Jonas, les grands frères de Melvil, lui donnent un nouveau souffle et ramènent de l’espoir à sa vie morne. La maison qu’il partageait avec son père devient à nouveau un foyer, Melvil retrouve des habitudes qui avaient bercé son enfance. Il retrouve les soirées sur les bords du lac, les phares des voitures et le feu du barbecue pour toute lumière, les amis de ses frères échangeant bières, souvenirs et insultes. « Leurs noms ont enluminé son enfance comme ceux des héros de dessins animés dont on baptise ses figurines. Ils représentaient le summum de ce qu’un jeune garçon peut attendre du devenir, personnifiant l’aisance, la drôlerie, la hardiesse, la ruse, la camaraderie – la délinquance aussi, dont ils portaient haut l’étendard. Ils étaient forts, adroits, redoutables, des qualités qui lui faisaient défaut mais que le temps promettait de lui apporter aussi sûrement qu’il ferait, tôt ou tard, pousser quelque chose à son menton trop gros.« 

Mais le retour de ses frères signifie également le retour de la violence dans la vie de Melvil. Virgile et Jonas ne sont que colère, ils se consument de l’intérieur et brûlent tout ce qu’ils touchent. Bagarres alcoolisées, moqueries et insultes sont leur mode de fonctionnement et de communication, le seul qu’ils semblent connaître. Signe distinctif de cette cité-jardin où toutes les rues portent le nom de fleurs, où toutes les maisons se ressemblent, où alcoolisme, délinquance et chômage sont ce qui rapproche les habitants – une violence insinuée dans chaque aspect de leur vie. Melvil, comme les autres, ne peut y échapper, comme une prédestination, comme une issue irrémédiable dans cette Alsace pauvre à l’histoire ballottée entre deux pays, deux langues, deux cultures, toujours des adversaires. La richesse de l’écriture de Dan Nisand, n’hésitant pas à intégrer des expressions de patois à ses dialogues, rend la spécificité d’une communauté à la double identité profonde et au sentiment d’une différence qui s’est transformée, parquée dans cette cité, en une infériorité ressentie qui ne peut s’exprimer que par de la violence – entre eux et à l’égard de tout ce qui est différent.

« (…) ils ont compris qu’être d’Hildenbrandt était une condition collective qui finissait toujours par se manifester, parce qu’elle était votre définition. Cette identité est la première chose qu’ils aient eu en commun, quels que soient les noms que par ailleurs ils portent.« 

« Les fruits pourris de la cité-jardin »

Et Melvil, justement, est différent de ses frères. Il est plus effacé, il ne déborde pas d’une violence ingérable et n’a jamais pensé réellement à partir. Bien sûr, il ne le pourrait pas, il y a son père qui ne pourrait rester seul, les souvenirs avec sa mère, morte jeune, qu’ils ne pourraient perdre – mais surtout, il ne peut le concevoir. Tout comme la cité-jardin d’Hildenbrandt, sorte d’utopie urbaine et sociale condamnée d’avance par les fausses intentions et la volonté de contrôler de ceux qui l’ont conçue, Melvil ne bouge pas. Ses soirées, il les passe avec William, vieil intellectuel, arrière-petit-fils du philanthrope à l’origine de la cité, et Hippolyte, jeune homme handicapé, passionné de voitures. Mais Melvil écoute plus qu’il ne partage, habitué qu’il est à rester en arrière, à ne pas se faire remarquer pour ne pas attirer les foudres. « Lui quand il parle, il n’est pas au spectacle, il ne s’installe pas confortablement pour se délecter de ses propres discours. S’il en dit trop, ce n’est pas par coquetterie, c’est, justement, que les mots lui manquent ! C’est par besoin, lui, qu’il parle – parce qu’il y a quelque chose en lui qui cherche et cherche, sans fin, qui veut toujours mieux dire, trouver l’énonciation juste, la phrase qui dira tout… Mais si près qu’on s’en approche, l’essentiel se dérobe toujours et vous file entre les doigts, irrémédiablement.« 

Mais la violence fait partie de Melvil. Il est un Ischard après tout. Cela le détruit de sentir la haine et la terreur partagée par tous les voisins à l’égard de Melvil, de ses frères, de son père. Ils sont craints, on les a à l’oeil. Il a honte de ce qu’il est, de ce qu’un nom a fait de lui, autant que du mépris qu’il voit dans les yeux de ses frères : cette différence qui fait qu’il est aujourd’hui celui qui s’occupe du père, qui prend soin du foyer du mieux qu’il le peut avant que – il le sait – ses frères ne disparaissent à nouveau, sans crier gare. Forme de spirale vicieuse à laquelle il ne pourrait pas échapper, Melvil se laisse entraîner.

« Dire qu’il est d’Hildenbrandt. Dire qu’il est né Ischard. Il sent s’opérer en lui une mue qui lui fera quitter l’état larvaire où il végétait depuis si longtemps pour advenir enfin – sous quelle forme, il ne sait, mais il sait sur qui compter pour le révéler à lui-même. L’imprévisibilité, la brutalité des Ischard l’arracheront à sa chrysalide – oui, et quels que soient les maux à endurer pour cela, quel que soit le prix à payer. Fini de raser les murs, c’est de vivre maintenant qu’il s’agit.« 

Remarquable premier roman qui met le doigt sur l’abandon des pouvoirs publics de ces régions qui s’enfoncent dans la pauvreté et la violence sans qu’on leur donne la possibilité de s’en échapper, Les Garçons de la cité-jardin est sans concession. On peut simplement regretter l’absence de personnages féminins – à une exception – véritablement intéressants. Dan Nisand met son écriture poétique et imagée au service d’un message social et politique. Un signal d’alarme.

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« Les Garçons de la cité-jardin », Dan Nisand, Editions Les Avrils, 384 pages, 22€