Après La Clé USB et maintenant Les émotions, Jean-Philippe Toussaint poursuit son nouveau cycle romanesque et dresse le portrait d’un homme qu’on connaît déjà bien, Jean Detrez qui fait face à l’imprévisibilité, aussi bien dans ses tempêtes amoureuses que politiques.

Jean Detrez, fonctionnaire à la Commission européenne, s’occupe principalement de la prospective sociétale, économique et publique. Penser l’avenir de l’Europe, au travers des différentes recherches, études, lors de discussions ou débats, auprès d’experts, c’est son domaine. Mais penser à son propre avenir, privé, personnel, est une autre histoire. Pourtant, l’imprévu semble envahir sa vie, tant professionnelle que privée, ces derniers temps. Entre le référendum sur le Brexit, l’élection de Trump, sa séparation avec sa femme et la mort de son père, une seule question lui vient : « que faire avec le temps, celui qui passe et celui qui viendra ?« 

Le vrai visage des émotions

Les émotions du personnage sont au cœur de ce second opus. Récemment séparé de sa femme, et toujours en deuil de son père, ses émotions l’envahissent tout au long du roman. Elles surgissent, curieusement à la faveur d’événements (publics ou privés) qui composent son quotidien. Alors que l’Europe toute entière est entravée de la circulation aérienne, à cause de l’éruption d’un volcan islandais, Jean Detrez embourbé entre cendres et crise diplomatique, voit surgir en lui de multiples émotions. Entre surprise, colère, peur, et tristesse qui apparaissent sous forme de flashbacks mélancoliques, il voit sa vie défiler sans y voir l’avenir.

« Lorsqu’elle est pratiquée dans les règles de l’art, la prospective permet de repérer les principales métamorphoses qui couvent à bas bruit dans la société avant qu’elles ne s’expriment au grand jour, ce qui nous permet d’anticiper dans les grandes évolutions à venir. Alors que la volonté, ou le fantasme, de connaître son propre avenir relève du spiritisme ou de la voyance. C’est alors à une boule de cristal ou aux cartes du tarot qu’il faut avoir recours pour lire l’avenir. »

Redonner vie aux institutions européennes

Aussi bien dans son premier tome que dans le second, Jean-Philippe Toussaint compense le manque d’incarnation des institutions européennes. Pour beaucoup, la Commission européenne n’est qu’une machine, qu’un monstre technocratique lointain. Naviguant dans les couloirs, il lui donne une densité humaine et concrète et livre ses rouages en prenant par exemple la DG Move (qui existe bel et bien), gérant la crise du transport aérien liée à l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll en 2010. « J’ai l’impression qu’aujourd’hui, avec le Brexit, nous venons d’entrer dans un troisième cycle, un cycle populiste, qui se traduit par une défiance nouvelle envers les élites et la démocratie représentative. »

Ici, le Berlaymont s’offre un nouveau visage face aux lecteurs. Siège de la Commission, il devient un monument sacré que l’on visite par les galeries et les passages cachés, grâce au frère du héros qui en fut le premier architecte.

Avec humour et sans détours, Jean-Philippe Toussaint se penche sur les émotions, amenant le lecteur vers une réflexion simple sur les accidents de l’existence et leur résonance dans nos vies. Entre mort, sexe, amour, fuite du temps, à travers son personnage, l’auteur analyse comment l’essentiel de notre vie échappe le plus souvent à nos émotions.

« Les émotions », Jean-Philippe Toussaint, Editions Minuit, 240 pages, 18,50 euros

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