Alain Mabanckou, écrivain franco-congolais, nous invite chez lui, sur le territoire de son enfance, de sa jeunesse, à Pointe-Noire au Congo. A travers un roman plein d’humour, il revient sur les trois jours de 1977 qui ont suivi l’assassinat du président Marien Ngouabi.

Le petit Michel est le fils unique de Papa Roger et Maman Pauline. Ils vivent tous les trois, dans le quartier de Voungou, à Pointe-Noire au Congo. Sur une parcelle sur laquelle est érigée une maison, en bois et en taule. Michel est au collège, très bon élève, c’est grand rêveur et un peu étourdi. Mais il est surtout connu dans le quartier comme perdant toujours sa monnaie en se rendant dans la boutique de Mâ Moubobi, faire les courses pour Papa Roger.

Les cigognes de Pointe-Noire

Maman Pauline est grossiste en banane, et avec son fort caractère, sur le marché, on la connaît bien. Papa Roger n’est pas réellement le père de Michel, mais ça ne change rien. Il a aussi une autre femme, Martine, et des enfants. Il travaille dans un hôtel, et passe le plus clair de son temps assis sous un manguier à écouter la « Voix de la Révolution » sur son vieux transistor. Les guerres, les coups d’Etat, les présidents, la France en Afrique, Papa Roger s’éloigne parfois de sa radio pour raconter à Michel la vérité, ce qu’on ne dévoile pas. Il lui arrive même d’aller justement mettre la « Voix de l’Amérique » pour en savoir plus.

Dans le pays, plusieurs ethnies cohabitent, les sudistes et les nordistes, mais ils ne parlent pas tous la même langue. La différence se fait avec les capitalistes noirs, ceux qui ont des maisons en dur et mangent du homard, tandis que les autres n’ont que du manioc. « Le client regarde avec respect et crainte la photo de notre chef de la Révolution socialiste congolaise. C’est la même qu’on avait dans notre classe à l’école primaire ». A l’école, chaque matin, les enfants récitent des chants soviétiques et prient pour le camarade président Marien Ngouabi. Le pays est bercé par les idéologies marxistes. Mais Michel se souvient d’une chanson russe, traduite en français par son maitre, « quand passent les cigognes » dans laquelle de grands oiseaux blancs représentent les soldats russes morts au combat. Et lui est fier de se sentir comme une cigogne : blanc, en plein dans la révolution socialiste congolaise.

Trois jours post-coloniaux

« Voici la boutique Au cas par cas de Mâ Moubobi, située à deux pas de l’avenue de l’Indépendance. Elle n’est pas bien rangée, c’est tout petit, ça sent le poisson salé et la pâte d’arachide. Les prix ne sont pas fixés pour de bon, ça dépend de si vous connaissez ou pas Mâ Moubobi, voilà pourquoi la boutique s’appelle Au cas par cas ». Michel décrit avec brio toutes les relations sociales, les signes d’une coexistence tranquille des citadins, un ordre paisible qui perdurent malgré les disputes, les rivalités, les jalousies. Des scènes de la vie quotidienne qui constituent d’éternels repères rassurants pour le jeune congolais. Mais tout ceci va brutalement changer, bousculé par l’assassinat du président.

Samedi 19 mars 1977, Papa Roger, Michel et Maman Pauline s’apprêtent à prendre leur repas. La radio s’arrête, et la « Voix de la Révolution » congolaise annonce la mort du camarade président Marien Ngouabi, dans le palais présidentiel. Le chef de la révolution est mort. Une date qui marquera le début d’une histoire sur trois jours, réveillant les vieux conflits, les jalousies et les guerres interethniques. Mais surtout qui bouleversera à jamais la vie de Michel et sa famille.

A travers les yeux de Michel, jeune adolescent, Alain Mabanckou scanne de façon critique toute la société de Pointe-Noire. Avec humour, mettant l’accent sur la vie quotidienne d’un quartier, l’auteur retrace les grandes lignes de l’histoire post-coloniale de son pays.

« Les cigognes sont immortelles, Alain Mabanckou, Edition du Seuil, 304 pages, 19,50 euros

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Journaliste et fondatrice de untitledmag.fr Contact mail : m.heckenbenner@untitledmag.fr