Après L’invention de nos vies et l’Insouciance, Karine Tuil s’attaque à la question du viol, à cette fameuse « zone grise » et aux rapports de force hommes/femmes qui persistent.

Les Farel forment le couple idéal. Jean, le père, un célèbre journaliste politique français, est un incontournable dans les cercles du pouvoir. De vingt-sept ans sa cadette, Claire, son épouse est essayiste et connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont eu un fils, étudiant dans une prestigieuse école américaine. Tout semble réussir à cette petite famille. Jusqu’au jour où une affaire de viol vient ternir cette parfaite construction sociale.

Derrière les apparences

Les riches et les puissants, les intellectuels et les manipulateurs, les politiques et les journalistes… Une nouvelle fois, Karine Tuil s’attaque au choc des classes et des milieux. Et les Farel sont le parfait exemple : leur couple n’est qu’une façade, tous deux l’assument et vivent chacun de leur côté. Jusqu’au jour où tout vole en éclat, et que la famille si parfaite de l’extérieur, n’est plus. Les choses humaines donne à voir le Paris de 2016, où comment le pouvoir s’exerce sous différentes formes : celui des médias sur les politiques et des hommes sur les femmes. Le tout s’alimentant constamment via les réseaux sociaux misant sans cesse sur la réussite et la performance. « Comme toutes les femmes, elle avait appris à ruser et à mettre les formes, à se dérober, à appréhender l’espace public pour moins le redouter, elle avait dû s’adapter et élaborer des stratégies d’évitement ».

Ici, Karine Tuil démontre ce qui compose notre société actuelle, cette prise de conscience à la fois rapide, immédiate, mais tellement éphémère. Les réseaux sociaux, outil miroir pour parler, dénoncer, se rassembler, mais à travers desquels les rapports de force continuent de se développer.

Dangereuse zone grise

Dans un roman à suspense et rebondissements, Karine Tuil soulève de nombreux problèmes contemporains. Sexe, consentements, féminisme, pouvoir… Parfaitement ancrée dans cette période Me Too, l’intrigue donne pleinement à réfléchir, sans pour autant s’ériger en manifeste. A peine évoquée, mais en trame souterraine, c’est bien l’affaire Weinstein et les hashtags #Metoo et #Balancetonporc qui font écho. « Claire se souvenait de la tribune signée par certaines femmes qui réclamaient le droit d’être importunées. Pour la première fois, elle avait eu envie de réagir publiquement. Elle s’était si souvent retrouvée dans des situations désagréables, voire franchement menaçantes, qui l’obligeaient à trouver en elle les ressources de dire non, d’esquiver et de tenir tête sans vexer celui dont le comportement l’avait offensée ou dépréciée et dont elle ne savait pas s’il allait se venger – et de quelle manière ».

Librement inspiré de ce qu’on a appelé « l’affaire de Standford », lorsqu’en 2016 un étudiant américain, accusé du viol d’une étudiante sur le campus, a été condamné à une peine minimale, Karine Tuil décortique la justice française, nous fait vivre l’instruction du dossier et le procès d’Alexandre. « Elle avait échoué. Sa mère lui avait appris à se protéger des assauts des hommes, mais elle n’avait pas pu faire comprendre à son propre fils qu’un désir ne s’imposait pas par la force ».

La seconde partie du récit est édifiante. Le lecteur se retrouve comme transporté à la place d’un simple spectateur du procès. Réactions de la victime, prises de position de la presse, déclaration du père… Sans cesse l’on interroge sur le monde contemporain et décortique l’impitoyable mécanique judiciaire de notre pays. Mais surtout, elle interroge le consentement, question sur toutes les lèvres aujourd’hui. Comment être sur qu’il est coupable ? Que signifie vraiment la zone grise ? Bourreaux ? Victimes ? Façade et faux-semblants, comment dénicher le vrai du faux ? Karine Tuil nous bouscule dans cette société à l’ère de Me too, et nous interroge sur le consentement, le viol et cette « dangereuse » zone grise.

Les choses humaines, Karine Tuil, Edition Gallimard, 352 pages, 21 euros