Sylvain est thanotopracteur et Alice l’observe pour sa thèse. Dans son premier roman, Marie Mangez raconte leur rencontre, celle des odeurs et des sons, mais surtout celle de l’éphémère et de l’irrémédiable.

Ce n’est que dans cette salle du funérarium où il prépare les corps avant qu’ils ne rejoignent leur dernière demeure que Sylvain se sent à l’aise. Il se laisse aller à se détendre face à ces hommes et ces femmes desquel.les il ne connaît rien, se concentrant sur ses sensations, les parfums qui les caractérisent et les opérations qu’il doit mener avant de les rendre à leurs familles. Et parfois, ce grand taiseux accepte d’échanger quelques mots sur son métier ou ses manipulations avec Alice, la thésarde qui l’observe et l’accompagne pendant quelques mois.

Odeurs et fantômes

« Sylvain ne s’entendait pas avec les vivants. Il ne pouvait établir avec eux la même complicité, ressentir à leur égard la même affection qu’envers ces dépouilles vaguement nauséabondes étalées sur la table de préparation. Un fossé le séparait d’eux : le fossé entre la mort et la vie. Ce que ressentaient les macchabées, il le comprenait, et eux semblaient le comprendre aussi, bien mieux qu’aucun vivant. Leur monde à eux, le monde des vivants, Sylvain Bragonard l’avait quitté, sur la route de Grasse, le 21 juillet, il y a quinze ans. »

Sylvain est en deuil depuis 15 ans, depuis l’accident qui, on le comprend rapidement, a tué Ju’, la femme avec laquelle il partageait sa vie. Plus qu’en deuil, l’homme est persuadé d’être mort à l’intérieur, de ne plus être qu’une enveloppe qui se traîne et n’apprécie que la compagnie des cadavres allongés sur sa table, qu’il manipule avec le plus grand soin et le plus grand respect. La mort est partout autour de Sylvain, jusqu’au plus profond de son être.

Il ne s’ouvre à la jeune femme qui l’accompagne désormais chaque jour que quand elle l’interroge sur les odeurs. Supporte-t-il les odeurs des corps en décomposition, mélangées à celles du formol et de toutes les autres substances chimiques qui rallongent la durée de conservation de ces corps, pour que leur famille puisse leur dire au revoir ? Sylvain sent bien plus que tout cela : chaque personne présente sur sa table a un parfum bien particulier, enfermé dans la tête du thanatopracteur, un mélange de toutes sortes d’odeurs, plus ou moins fortes, qu’il s’efforce de mettre en avant pour perpétuer un peu plus la vie chez chacun.e de ces mort.es.

Et les odeurs signifient bien plus que cela pour Sylvain : elles l’accompagnent où qu’il aille, quand il quitte le funérarium et qu’il rentre chez lui. Qu’il le veuille ou non, elles sont là. L’odeur de muscade si particulière de Ju’ et l’odeur des pneus brûlés : Marie Mangez rend à merveille l’impact des odeurs sur nos cerveaux humains, leur influence sur nos humeurs et leur capacité à faire remonter des souvenirs. Et le.a lecteur.rice comprend que chez Sylvain, cela prend une toute autre dimension : il a un nez digne de la Grenouille de Süskind. Pour son plus grand malheur depuis cet accident…

« Phantosmie, disaient les savants docteurs. Des odeurs fantômes, qui dans l’ombre rôdaient à l’intérieur de lui, toujours prêtes à sortir du néant et à lui susurrer dans les narines leurs rengaines entêtantes. Cauchemars odorants, corps volatils ressurgis d’outre-tombe pour envelopper Sylvain et son nez de leurs bras invisibles, jusqu’à l’étouffement. »

Quand l’éphémère répond au permanent

Alice, elle, est tout le contraire de Sylvain : elle vit, elle se déplace bruyamment, elle prend la place qui lui revient dans le monde. Elle vit en musique, toute en sons, elle qui a été élevée par une mère sourde, habituée à la langue des signes. Et elle fait irruption dans la vie de Sylvain, fascinée par ce thanatopracteur bien différent des autres, en fuite perpétuelle, qui vit entouré de mort et qui est pourtant capable de déceler de la vie partout. Elle l’observe, l’interroge, respecte son mode de vie, elle qui doit aussi faire face à toutes sortes de questions dans son quotidien : pourquoi avoir choisi un tel sujet de thèse ? A travers le personnage d’Alice, c’est une réflexion sur une société qui porte un jugement sur ce qu’est la normalité et sur ce qui a trait à la mort que Marie Mangez nous propose.

« Il en était ainsi des gens comme du reste : Alice ne s’arrimait vraiment nulle part. Elle se laissait transporter par le flot de l’existence, avec pour boussole dans le torrent sa seule curiosité. Elle aimait aller au fond des choses, et les lâcher pour d’autres cieux dès qu’elle avait la sensation d’avoir effleuré leur mystérieuse essence.« 

Le parfums des cendres raconte la rencontre entre ces deux êtres, si différents mais tous deux portés par leurs sens : par la force des sensations. Face à la permanence de la mort qui hante Sylvain, Marie Mangez oppose la spontanéité d’une Alice, curieuse et éphémère, respectueuse de son espace tout en étant prête à faire exploser sa bulle, à comprendre ce qu’il cache au plus profond de lui et qui l’empêche de côtoyer les vivants. Quand musique et parfums sont à l’origine de souvenirs, qu’ils soient enfermés dans des fioles en verre ou attachés à des phases de nos vies…

Dans un premier roman sensible et fouillé, Marie Mangez illustre la difficulté de la perte, la permanence de la mort et nous plonge dans la thanatopraxie en évitant les aspects glauques et en nous entraînant dans un voyage de sensations. Elle raconte la force des sens qui rendent la vie. Une autrice à suivre !

« Le parfum des cendres », Marie Mangez, Editions Finitude, 240 pages, 18,50€