Dans son dixième roman, Le ciel par-dessus le toit, Nathacha Appanah brosse un tableau noir de nos sociétés, aussi hypocrites qu’impitoyables. Elle raconte la violence du monde et offre, magnifié par la poésie et son écriture, un roman à trois voix, incisif, autour de la famille et ses errements.

Loup, 17 ans, un adolescent lunaire, est emprisonné pour avoir provoqué un accident de voiture et conduit (sans permis), alors qu’il se rendait chez sa sœur, Paloma. « Il était une fois un pays qui avait construit des prisons pour enfants parce qu’il n’avait pas trouvé mieux que l’empêchement, l’éloignement, la privation, la restriction ». Pour lui venir en aide, Eliette alias Phénix, la mère, tentera de renouer des relations avec sa fille. Cette femme, magnifique, froide, tatouée, retrouvera ce lien perdu avec cette fille qu’elle n’a su aimer.

« La petite fille ratée »

Et alors que toutes deux essayent de sortir Loup de prison, les souvenirs douloureux de l’enfance de Phoenix réapparaissent. Enfant, les parents d’Eliette lui avait imaginé un avenir hors du commun. Magnifique, la petite fillette hypnotisait ceux qu’elle croisait sur son chemin. Mais un jour, un homme et sa violence mettent fin à ses illusions d’enfant. A 16 ans, pleine de rage et de colère, elle finira par mettre le feu à sa maison pour brûler ses souvenirs et ce décor en apparence joyeux.

« C’est ainsi que prend fin l’enfance de celle qui s’appelait Eliette et il n’y a pas de quoi être triste même si cela se passe comme ça, devant tant de gens qui toujours, toujours, parleront de ce jour-là avec un mélange d’horreur et de délectation ». Celle qui s’appelle désormais Phénix, tentera de ne pas reproduire les mêmes erreurs que ses parents. Deux hommes lui donneront deux enfants, Paloma et Loup. Persuadée que l’amour exclusif de ses parents l’a détruite, elle s’était promise de ne pas reproduire la même éducation sur ses enfants. Ne pas les enfermer dans l’amour et la tendresse. A sa manière, à distance, elle les aimera, sans jamais afficher ses émotions ni ses faiblesses. Mais est-il possible de mettre de côté ses sentiments ? L’indifférence rend-t-il vraiment plus fort ?

Un roman social

Avec une grande délicatesse, Nathacha Appanah nous plonge dans ce récit de vies, d’histoires parfois en lambeaux, vues et souvent entendues derrière les murs. Au fur et à mesure du roman, l’univers carcéral se rapproche. Mais ici, les pères sont aussi très absents. Parfois émouvants, mais très souvent nuisibles, creux, c’est comme si la vie pouvait se passer d’eux. Et que loin d’eux, femmes et enfants s’en sortiraient. Dans ce monde de heurts et de conflits, l’auteure y convie les poètes, Verlaine et Rimbaud, pour y faire entrer un peu de douceur.

« Il ne faut rien regretter parce qu’il faut bien que ça se termine, ce faux-semblant qu’est l’enfance, il faut bien que les masques soient retirés, les imposteurs démasqués, les abcès crevés… ». Les chagrins de cette famille nous font penser à nos propres regrets et nous questionnent à chaque ligne du récit : comment ne pas reproduire le passé ? Que peut-on transmettre aux enfants ? Quelle éducation donner aux enfants ? Construit comme un roman à trois voix, on est transporté dans le flux des pensées de ses trois personnages. Et c’est en regardant « le ciel par-dessus le toit » qu’on tente de se reconstruire, de retrouver l’amour, de soi mais aussi des siens. L’auteure nous bouleverse à travers ce roman plein de poésie et de douceur, qui malgré cette famille peu conventionnelle, nous émeut.

« Le ciel par-dessus le toit », Nathacha Appanah, Edition Gallimard, 128 pages, 14 euros