Nino Haratischwili, figure phare de la littérature allemande contemporaine, signe un roman captivant à la croisée du thriller, du roman de guerre et de la fresque sociale. Une lecture instructive, facile et pleine de suspens.

En 1994, l’armée russe est implantée dans le Caucase, petit territoire à la frontière de la Géorgie, pour affronter les séparatistes tchétchènes. Parmi ce peuple opprimé, il y a Nura, une adolescente à la beauté envoûtante qui ne rêve que de quitter sa province. Parmi les soldats russes, il y a Malich, un jeune homme enrôlé dans l’armée contre ses principes qui espère se cacher en cuisine pendant toute la durée de la guerre. Il rencontre Nura alors qu’il cherche à acheter des poulets et des oeufs sur le marché noir. Une nuit, Nura est agressée et tuée par trois soldats. Malich participe à la scène. Il va tout faire pour rendre justice à la jeune fille, sans succès.

Vingt ans plus tard, Malich, devenu un oligarque millionnaire qui se fait appeler « le Général », va réunir le destin du « Chat » et de la « Corneille ». Le Chat, ou Sesili, est une jeune comédienne exilée à Berlin qui a la particularité d’être le sosie de Nura, et la Corneille est un journaliste spécialisé dans les scandales commis par les hauts-gradés de l’armée russe pendant la guerre de Tchétchénie. Mais quel est le plan du Général ? Pourquoi veut-il à tout prix organiser des retrouvailles avec les agresseurs, vingt années après les faits ? Va-t-il réussir à détourner les yeux du passé pour aller de l’avant ?

« Ils avaient beau vivre à l’ouest depuis longtemps, ils restaient ces créatures bizarrement habillées avec de drôles d’accents. Leurs convictions et visions du monde irréalistes se fracassaient les unes après les autres contre le système capitaliste. »

Un roman à la croisée du polar et du roman social

Entre 1994 et 2016, de la Géorgie à Berlin en passant par la Russie et Venise, Nino Haratischwili construit une fresque de différentes communautés d’Europe de l’Est à une époque d’importantes mutations politiques et sociales. C’est un univers où les villes sont grises, les ciels blancs et les visages renfrognés que dépeint avec brio l’autrice. Personne ne semble y être à sa place, tous ont l’air d’être en décalage avec leur famille et leur communauté et n’ont en tête qu’un objectif : fuir.

« Il fallait se battre, se battre comme une lionne (…). Autrement elle terminerait comme ces vieilles femmes sur la place du marché, avec un fichu en laine sur la tête, les mains croisées sur les genoux, les yeux jaunes et poisseux, et la bouche pleine de fiel. »

Dans un roman qui regroupe un Chat qui ne pense qu’à fuir vers l’avant, un Général hanté par le passé, et une Corneille aux ailes brûlées dont la vie semble condamnée à stagner, le traitement de la temporalité est un élément clé et particulièrement bien maîtrisé par Nino Haratischwili. En relatant les nombreux souvenirs des personnages bouleversés par leurs passé, en adoptant leur point de vue non-omniscient et en ne nous dévoilant le plan du Général que dans la dernière partie du livre, l’autrice tient ses lecteurs en haleine du début à la fin.

Le Chat, le Général et la Corneille est un roman passionnant qui sort vraiment de l’ordinaire. Son écriture, qui se remarque par ses belles comparaisons et métaphores sans être prétentieuse, est très plaisante à lire. En plus de son genre hybride à la croisée du thriller, du politique et du social, son originalité est aussi due à son positionnement géographique. Nino Haratischwili nous permet de découvrir une région moins souvent représentée sur les étales des libraires. Un beau livre. 

« Le Chat, le Général et la Corneille », Nino Haratischwili (traduit par Rose Labourie), Editions Belfond, 592 pages, 24€