Pour son deuxième roman, Diane Mazloum nous propose un portrait du Liban de la fin du XXe siècle, mettant magnifiquement bien en scène les particularités de ce pays, à la croisée des continents et des peuples.

En 1967, Georgina rêve de devenir une star, Ali Hassan se décide enfin à prendre la suite de son père dans le combat pour la reconnaissance de la Palestine, Roland est un adolescent qui découvre les plaisirs de la vie, le jeune Micky tient un cahier dans lequel il écrit tout ce qu’il apprend sur son pays. Seulement, 1967 est aussi l’année où les tensions dans la région s’aggravent et laissent présager l’éclatement proche de la deuxième guerre israélo-arabe, guerre qui aura une influence inattendue sur le Liban, d’ordinaire pacifiste.

De l’âge d’or à la guerre civile, une descente aux enfers

C’est sur l’adolescence heureuse et innocente de Georgina et Roland que s’ouvre L’âge d’or : dans un Liban occidentalisé et pacifiste, dans lequel cohabitent chrétiens et musulmans, les deux jeunes Libanais ont la vie devant eux, et comptent bien en profiter. Entre castings publicitaires et fêtes sur la plage avec leurs amis, il fait bon vivre à Beyrouth au sein de la communauté chrétienne. Mais la géopolitique se rappelle rapidement au lecteur à travers le caractère polyphonique de chaque chapitre. Se succèdent alors le récit d’Ali Hassan, jeune Palestinien exilé au Liban et inquiet de la montée des tensions entre Israéliens et Palestiniens, et d’Antoun, le père de Roland, militaire de carrière qui apprend la nouvelle d’un avion israélien abattu sur le sol libanais…

Si au début on est quelque peu décontenancé par l’enchaînement des voix des personnages à l’intérieur des chapitres, on s’y fait vite et on apprend à s’attacher à chaque personnage. La construction du roman en chapitres qui s’intéressent à un jour marquant chaque année à partir de 1967 permet une ellipse temporelle qui accentue la tension et le suspense sur les événements qui s’enveniment : on attend avec impatience des nouvelles de chaque personnage, et on a hâte que chacun revienne sur l’année écoulée, sur ce qu’il en a retenu et sur la façon dont elle l’a fait évoluer. Alors qu’en ouvrant le livre on avait du mal à comprendre les personnages, dès les chapitres suivants, on ne peut que ressentir un attachement grandissant pour eux !

Le portrait d’un pays

Dès les années 1970, ce sont les divergences autour des Palestiniens et de l’installation de leurs camps de réfugiés et d’entraînement au Liban qui cristallisent les tensions entre Libanais. Après qu’ils se sont fait chassés de Jordanie, leur concentration devient plus forte sur le sol libanais, et cette époque correspond aussi au développement d’une forme d’actions plus violentes, qui culmine avec la prise d’otage des athlètes israéliens aux Jeux Olympiques de Munich en 1972 et la multiplication des détournements d’avions. Les Libanais se divisent, la population radicalise son soutien, ce qui mène rapidement à l’explosion et à la guerre civile. Les jeunes, musulmans ou de gauche, se rangent derrière les Palestiniens, les chrétiens maronites ne ressentent plus que de la haine pour les musulmans.

Les rivalités confessionnelles qui déchirent le Liban sont mises en scène par les rivalités amoureuses qui animent les personnages. Roland, Georgina, Ali Hassan… On ne peut s’empêcher d’attendre avec impatience la suite du feuilleton ! Mais le personnage qui attire le plus l’attention est Micky, le jeune frère de Roland, qui n’est qu’un enfant quand la guerre éclate. Il est passionné par son pays, et une fois grand, il veut devenir « spécialiste du Liban« , consignant tout ce qu’il entend des discussions entre adultes dans son cahier. Il est tellement passionné et fonde tant d’espoirs dans son pays, le plus beau pays du monde selon lui, que la guerre aura un effet destructeur sur lui, et son désenchantement n’aura pas d’égal. « Il cherche frénétiquement les mots pour décrire son Liban, le contenir en quelques phrases, l’encapsuler, le mettre à l’abri dans une boîte bien solide et étanche, où rien d’autre ne pourra lui arriver ; vite, vite, avant que le pays ne disparaisse, qu’on ne le reconnaisse plus ou qu’on l’ait oublié.« 

De l’innocence enfantine à la prise de conscience de la cruauté des hommes et de leurs effets délétères sur une nation, Micky est celui qui représente le mieux la descente aux enfers du Liban dès la fin des années 1960.

« L’âge d’or », Diane Mazloum, Editions JC Lattès, 416 pages, 19€ – parution le 22 août 2018

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr