Emma Becker a travaillé pendant deux ans dans une maison close berlinoise pour écrire son livre La Maison. Une immersion fascinante dans le monde des prostituées et dans leur quotidien.

Quoi de mieux pour parler des prostituées que de les côtoyer tous les jours, de pouvoir réellement se mettre à leur place et d’être au contact de leurs clients ? Emma Becker a donc été sous couverture à la Maison pendant deux ans, où elle se faisait appeler Justine. Elle a satisfait des centaines de clients, a fumé des milliers de cigarettes avec ses collègues et a fait le plein d’anecdotes qu’elle raconte à son lecteur, autant qu’à elle-même. A la lecture du roman, on sent que l’écriture est guidée par la nostalgie qui emplit l’autrice au souvenir de ces deux années, en même temps que par des considérations plus sociales sur les conditions de vie et de travail des prostituées.

Corps et désir

« En un soir j’avais saisi tout ce qui avait inspiré des ouvrages si tristes sur la prostitution. Et par fierté, parce qu’il était hors de question que je ponde un bouquin naïf ou misérabiliste ou pis, un bouquin qui n’aurait effleuré qu’une facette de ce travail, je me suis persuadée qu’il y aurait quelque chose de beau ou de drôle à écrire, même s’il fallait racler le fond du fond. J’espérais que ma voix rendrait humaine la réalité de la prostitution – parce que les livres ont ce pouvoir -, même si moi seule me battais pour ce mensonge-là. » L’honnêteté d’Emma Becker dans La Maison est frappante : elle se met à nu, littéralement, afin de dépeindre avec vérité la vie de femmes qui sont socialement et moralement rejetées. Elle nous entraîne à sa suite dans ses expériences, d’abord dans une maison close où elle ne se sent pas à l’aise, où elle n’a que peu de contacts avec ses collègues et où elle se sent parfois même en danger, et ensuite dans une autre qu’elle adopte complètement.

Le désir prévaut dans ce beau roman où les corps des femmes sont à l’honneur, dans toute leur diversité et toute leur singularité. Justine est fascinée par le corps de ses collègues et ce qu’elles en font. Par le fait que ce soit leur outil de travail en même temps que leur moyen de vivre. Et par la distanciation qu’elles réussissent à mettre entre leur activité professionnelle et leur vie en dehors de la maison. Elle fantasme sur la nudité qui l’entoure, sur sa propre nudité, et expose à la vue du lecteur ces situations quotidiennes d’hommes payant des femmes pour leur plaisir. Et par le même mouvement de dévoilement, elle nous rappelle que derrière les prostituées, ce sont des femmes, avec une vie de famille, des problèmes et des rêves. Et elle démystifie les prostituées, elle les ramène sur terre. Tout n’est finalement que désir et sexe. « Confusément je sens que si je ne parle pas de ces femmes, personne ne le fera. Personne n’ira voir quelles femmes se cachent derrière les putes. Et il faut qu’on les écoute. Dans cette carapace vide que sont les putes, ces quelques carrés de peau loués à merci, auxquels on ne demande pas d’avoir un sens, il y a une vérité hurlant plus fort que chez n’importe quelle femme qu’on n’achète pas. Il y a une vérité dans la pute, un être humain en commodité, qui contient les paramètres les plus essentiels de cette humanité.« 

Moralité et moralisme

La Maison est aussi une ode à la ville de Berlin, à cette culture germanique qui autorise les maisons closes – autant qu’un plaidoyer de l’autrice pour la légalisation de la prostitution en France. Plutôt qu’une critique d’un système de domination et du patriarcat, Emma Becker emmène le débat du côté de la morale, laissant le politique à la porte. Elle s’interroge – et nous pousse par la même occasion à nous interroger nous-mêmes – sur la moralité de la prostitution, sur ce qui fait qu’elle est si peu socialement acceptée. Son roman n’est évidemment pas une apologie de la prostitution, et Emma Becker ne cache pas les mauvaises expériences que Justine a vécu durant ces deux années, l’ennui qu’elle a souvent ressenti à attendre des heures qu’un client pousse la porte de la Maison.

Roman sur le désir et l’attention portée aux appels de notre corps, sur le socialement acceptable et la nostalgie, La Maison est aussi un roman sur l’écriture. Emma Becker nous dit son inspiration, nous emmène avec elle quand elle n’arrive pas à écrire, quand elle s’interroge sur ce qu’elle est – journaliste ou autrice – quand elle se prostitue. Mais surtout, c’est un roman sur les femmes, qui raconte les femmes, les prostituées et à travers elles, toutes les autres femmes. Emma Becker nous parle des clients de Justine, mais ce ne sont pas eux qui sont au centre du récit, ils ne sont qu’accessoires et permettent à l’autrice de développer sa réflexion. « J’ai toujours cru que j’écrivais sur les hommes. Je ne peux relire mes livres sans m’apercevoir que je n’ai jamais écrit que sur les femmes. Sur le fait d’en être une, et sur les milliers de formes que cela prend. Et ce sera sans doute l’oeuvre de ma vie, me tuer à vouloir décrire ce phénomène, accepter l’impression d’avoir en quelques centaines de pages avancé d’un demi-centimètre. Et m’évertuer à être satisfaite de ce demi-centimètre comme d’une découverte majeure. Ecrire sur les putes, qui sont une telle caricature de femmes, la nudité schématique de cet état, être une femme et rien que ça, être payée pour ça, c’est comme examiner mon sexe sous un microscope. Et j’en éprouve la même fascination qu’un laborantin regardant des cellules essentielles à toute forme de vie se multiplier entre deux lamelles de verre.« 

Entre fascination pour les corps féminins et réflexions sur l’écriture, La Maison est un roman très réussi qui nous emmène au coeur de la nuit berlinoise et de ces maisons closes.

« La Maison », Emma Becker, Editions Flammarion, 384 pages, 21€