Après De nos frères blessés, Joseph Andras poursuit son travail de revisite historique, en s’attaquant au passé colonial français et à ses répercussions actuelles. Dans une année 2018 marquée par le futur référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, ce récit-reportage montre les fractures du peuple Kanak à travers la figure du révolutionnaire Alphonse Dianou.

Joseph Andras, qui s’était auparavant intéressé au cas de la guerre d’Algérie, nous plonge dans son propre voyage en Nouvelle-Calédonie pour essayer de comprendre comment Alphonse Dianou, militant pacifiste pour l’indépendance calédonienne, a pu en arriver avec ses camarades à tuer plusieurs gendarmes. Ces événements survenus en 1988 montrent le dérapage d’un homme poussé à l’irréparable par des forces politiques et historiques qui le dépassent. Dans ce qui est un véritable documentaire écrit, l’immersion d’Andras dans le milieu Kanak est un récit poignant sur les difficultés d’un peuple en tension permanente entre un passé révolutionnaire, la douleur du colonialisme et la résignation.

Un personnage controversé hors du temps

Un aspect prégnant du récit d’Andras est la dualité du personnage de Dianou. Les différents témoignages de l’époque et d’aujourd’hui le décrivent tantôt comme un militant pacifiste, voire un poète idéaliste, tantôt comme un terroriste impulsif capable de tout.

Le récit est évidemment différent selon qu’il soit proféré par les médias, les autorités militaires ou l’Etat, ou qu’il provienne des intimes de Dianou, qu’ils soient parents ou compagnons militants. Il en ressort un portrait intime mais à la fois distant, d’un Alphonse Dianou qui restera un personnage mystérieux jusqu’au bout, mais dont on devine les contours grâce à la prose passionnée de Joseph Andras.

Avec Kanaky, Andras mène un véritable travail sur la temporalité du récit, à la fois impressionnant et littéraire. A la manière d’un reportage de terrain, les yeux de l’auteur sont les nôtres, et on explore les environs d’Ouvéa à travers cette histoire révolutionnaire, du plus anecdotique et personnel à une Histoire séculaire et universelle du combat culturel dans un système colonialiste. Avec ce récit « en temps réel » d’Andras découvrant cette histoire qu’il va lui-même ressortir des abysses, on revient en 1988, mais aussi aux années qui y ont mené, ainsi que celles passées depuis. En intercalant des rapports étatiques et médiatiques sur les opérations militaires au fur et à mesure de cette exploration, on ressent le décalage important entre les événements à chaud et le portrait des intimes de Dianou. Joseph Andras nous offre ici un roman littéraire, avec un vrai travail de style et d’organisation dans le déroulement du récit.

La redécouverte d’une mémoire oubliée

La personne de Dianou n’est toutefois pas le véritable centre du récit, ou du moins pas l’unique centre, ou bien la portée du roman n’aurait pas la même ampleur : dans les interstices de cette quête pour comprendre Alphonse Dianou, c’est en fait le peuple Kanak et ses tensions que nous découvrons. On y voit une Nouvelle-Calédonie déchirée entre son encastrement dans « la France » et un attachement identitaire fort, qui se place aussi dans le rejet de cette soumission au régime hexagonal. Car cette recherche de la personnalité de Dianou n’est évidemment pas innocente : Andras effectue ici un geste politique. Avec le référendum sur l’indépendance dans quelques mois, il entend bien montrer la fausseté de la réputation de terroriste de Dianou, et par la même occasion la gestion douteuse des pouvoirs publics dans cette crise. Bien sûr, Andras ne compartimente par le roman entre gentils kanak et méchants militaires, il est bien trop subtil pour cela, mais ce roman tente tout du moins d’apporter un nouvel éclairage sur ces événements, pour mieux comprendre mais aussi mieux agir.

En ressuscitant un personnage historique, Joseph Andras nous remémore les luttes passées pour l’indépendance afin d’inscrire celles du présent dans une nouvelle dynamique. Un roman touchant et engagé, qui est sans aucun doute l’un des romans importants de cette rentrée littéraire pour quiconque n’a pas peur de regarder l’Histoire de la France en face, ses gloires et ses errements, son passé douloureux et son présent sous tension.

« Kanaky », Joseph Andras, Editions Actes Sud, 304 pages, 21€ – parution le 5 septembre 2018

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