Livio présente devant ses camarades de classe un exposé sur Magnus Hirschfeld, principale victime du premier autodafé nazi, en 1933. Un exposé après lequel plus rien ne sera jamais pareil pour le jeune homme, qui met finalement des mots sur ce qu’il a toujours caché.

Dans Jour de courage, Brigitte Giraud déroule devant les yeux des lectrices et lecteurs une heure de cours qui changera tout, à la fois pour le jeune homme qui réussit enfin à partager son homosexualité, mais aussi pour ceux qui l’écoutent, qui changeront de regard sur Livio. Et pas forcément pour le mieux. Une heure d’exposé pendant laquelle Livio raconte l’autodafé de la bibliothèque de l’Institut de sexologie créé par Magnus Hirschfeld, alimentant son discours de digressions voulues mais difficiles. Une heure où tous les regards sont rivés sur lui, dans l’attente et dans l’incompréhension.

La mise en scène de la vérité

« C’était l’une des paroles de Hirschfeld les plus rassurantes que Livio avait glanée sur Internet, qui disait que l’homosexualité n’était ni un vice, ni un crime, ni même une maladie, ce dont il doutait encore quand il était entré dans l’adolescence et que rien ni personne ne pouvait calmer son inquiétude. » De ses phrases longues, à la ponctuation riche, Brigitte Giraud nous impose un rythme rapide, qui rend parfaitement le discours oral du jeune homme, en même temps que les battements de son coeur. On essaye, accompagnant Camille, Ted, Romain ou encore Arthur, de comprendre où veut en venir le jeune homme qui s’exprime avec force gestes, et ne cesse de resserrer son écharpe et de remonter son pantalon.

Magnus Hirschfeld et les autodafés ne sont que des prétextes qui permettent à Livio de mettre les mots sur ce qu’il a lui-même encore du mal à réellement accepter : son homosexualité. Il se met en scène devant toute sa classe, comme s’il voulait empêcher tout retour en arrière possible. Comme s’il voulait aussi se forcer lui-même à assumer ce qu’il sait au fond de lui depuis longtemps mais qu’il n’a jamais pu se résoudre à formuler. Lui, le fils d’immigrés italiens dont le père insulte les joueurs de l’équipe italienne de football de « pédales » s’ils perdent contre l’Allemagne. A la suite de Magnus Hirschfeld, Livio se dévoile à ses camarades.

Un huis clos de culpabilité

Brigitte Giraud met en place dès les premières pages de son roman cette atmosphère qui donne le sentiment qu’il n’y a pas d’issue à ce qui est en train de se dérouler. Livio, alors qu’il tente de suivre la route qu’il s’est tracé dans son exposé, se retrouve par moments bloqué dans ses souvenirs, avec ses parents, sa famille ou dans la cour de récré. Des souvenirs humiliants. De la même façon que Camille, sa meilleure amie, assise dans la salle de classe, ne peut s’empêcher de repenser à toute leur relation, incapable de voir ce qu’elle a manqué et de comprendre pourquoi Livio ne s’est jamais ouvert à elle. « Il était allé au bout de sa démonstration, il avait pris ce risque, et c’était comme s’il se montrait nu devant la classe, un peu sonné de la vitesse à laquelle c’était arrivé, et de l’enchaînement qui l’avait conduit là, comme si tout avait convergé vers ce point de transparence, sa vie d’adolescent tourmenté, ses recherches secrètes, sa peur de l’avenir, et son désir d’en finir avec le mensonge. »

Jour de courage est aussi un roman politique, dans lequel Brigitte Giraud propose des réflexions sur notre société actuelle, depuis l’accueil des réfugiés, aux attentats terroristes en passant par le traitement des homosexuels dans certaines parties de l’Europe. Notre époque n’est bien évidemment pas mise sur le même plan que celle qui a mené au déclenchement de la Seconde guerre mondiale et aux exactions nazies, mais Livio ne se gêne pas pour établir quelques parallèles qui prennent à parti ses camarades qui l’écoutent. Des parallèles qui ne feront que renforcer la culpabilité ressentie par Camille quand, trois jours plus tard, Livio disparaît.

Brigitte Giraud signe ici un roman réussi, sensible et réaliste, sur la difficulté, encore aujourd’hui, d’être homosexuel dans un lycée, et de l’annoncer à ses proches. Sans véritablement rejeter la faute sur qui que ce soit, l’autrice démontre comment les appels à l’aide d’un jeune homme qui ne cherchait qu’à s’accepter lui-même peuvent mener au drame si personne n’y répond.

« Jour de curage », Brigitte Giraud, Editions Flammarion, 160 pages, 17€